Dans la bulle de… BeKa

Ils sont les premiers à consacrer un album entier à l’un des savants les plus attachants de la BD franco-belge, le délicieux Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, comte de Champignac. Caroline et Bertrand, alias BeKa, étaient à Angoulême et nous en avons profité pour leur poser quelques questions sur cette aventure qui a reçu un accueil très favorable de la part de nombreux spirouphiles. C’est parti, sac à papier !

Caroline et Bertrand © 2019 La Ribambulle

Bonjour et merci de m’accorder cette interview. Première question toute bête : pourquoi cette passion pour le comte de Champignac ? On ne vous attendait pas forcément là au vu des séries (Le Jour où, Les Rugbymen, etc.) que vous avez faites avant, notamment chez Bamboo. Est-ce une passion soudaine ou ancienne ?

Bertrand : Disons que ça reste dans les personnages et les univers qui nous ont inspirés, c’est-à-dire que c’est de Franquin à la base. Qui n’est pas inspiré par Franquin ? (rires) C’est pas évident. Et puis c’est un personnage qu’on trouve intéressant. Gamin, en le lisant, je me disais toujours : qu’est-ce qu’il doit faire pendant que Spirou et Fantasio vivent leurs aventures ailleurs ? Qu’est-ce qu’il doit faire dans son château ? Il y a toujours quelque chose à inventer, à raconter. C’est quelque chose qui m’inspirait quand j’étais gamin. Je me posais beaucoup de questions autour. Et quand l’occasion s’est présentée, on a tout de suite voulu utiliser ce personnage qu’on aimait énormément.

Caroline : En fait, les éditions Dupuis nous avaient demandé un projet. C’est vrai qu’on avait un projet autour de Bletchley Park depuis longtemps et on avait pensé déjà, avant qu’ils nous contactent, à intégrer le personnage de Champignac. Comme on a fait des études scientifiques, on se sent plus proche de lui que d’autres personnages.

© Dupuis 2019

Est-ce que c’est lié à la publication du Zorglub de Munuera ? Vous vous êtes dit : on peut faire Champignac ? Ou vous y aviez pensé avant ?

C. : Non on ne savait pas que le Zorglub allait sortir. C’était bien avant. Le temps qu’on trouve le dessinateur, ça a été un peu long.

B. : Et puis, il ne nous l’avait pas dit, Jose Luis ! (rires).

Vous pensiez vraiment faire quelque chose sur Champignac au départ ou, par exemple, un one-shot de Spirou ?

B. : Champignac nous intéressait ! Spirou, pas forcément. D’autres auteurs l’ont fait, et très bien, comme Émile Bravo et d’autres évidemment, donc on ne voyait pas ce qu’on pouvait rajouter de pertinent à ce qu’avaient fait ces auteurs-là. Par contre, sur Champignac, oui, on voyait. Et justement, beaucoup d’auteurs qui ont repris Spirou utilisaient plutôt timidement le comte de Champignac parce que ce n’était pas le moteur principal de leurs histoires. Et nous, on voyait énormément de possibilités avec ce personnage. Justement, parce que d’autres ont fait de très très bonnes reprises de Spirou, il y avait quelque chose à faire avec Champignac qui n’était pas exploité – et de façon très logique – dans leurs scénarios, de façon optimale en tous cas.

Effectivement, il y a peut-être un ou deux one-shots où le comte apparaît mais c’est tout.

B. : C’est ça, voilà ! Et même, chez certains auteurs, on sentait qu’ils l’avaient mis pour faire un petit clin d’œil, pour utiliser l’univers, mais pas forcément parce qu’ils en avaient besoin.

© Dupuis 2019

Comment s’est effectué le choix du dessinateur ?

B. : On a choisi le meilleur, tout simplement ! (rires)

Vous disiez que ça avait été un peu long…

C. : Un peu long entre le moment où on a commencé le projet avec lui, finalisé le scénario avec Benoît Fripiat, l’éditeur. Mais c’est vrai qu’après quand on a contacté David Etien, il était pris par sa reprise de La Quête donc ça a été un peu long.

© Dupuis 2019

Faire travailler le comte sur Énigma – vous avez mentionné vos études scientifiques – et le faire évoluer à cette époque précise de la Seconde Guerre Mondiale, c’était l’idée dès le départ ? C’était une envie particulière ?

C. : Oui, c’était notre idée de départ.

B. : Ce qui nous avait plu dans l’univers de Bletchley, dès qu’on a trouvé des documents là-dessus, en 99 ou en 2000…

C. : 2002.

B. : 2002 alors (sourire), très tôt en tout cas… on avait trouvé quelques renseignements, il n’y en avait pas beaucoup à cette époque-là… ce qu’on avait aimé, c’est que c’était la première fois dans l’Histoire que les « geeks », toutes ces personnes qu’on considérait avant comme les inadaptés, étaient non seulement libres de faire ce qu’ils voulaient mais n’étaient pas brimés et étaient même valorisés, et ont eu un rôle crucial. Alors, évidemment, quelques personnages comme Champignac ou le Professeur Tournesol auraient été parfaitement à leur aise dans cet univers-là. Dès le départ, on avait cette idée. Simplement, Champignac ne nous appartenait pas, à cette époque-là, personne ne nous connaissait donc on avait seulement mis ça dans un coin de notre tête en se disant que ce serait marrant. C’est plus de dix ans après qu’on a pu ressortir cette idée.

C’est une passion pour les codes mystérieux, comme votre pseudo ?

B. : Haha, BeKa ! C’est une bonne question, ça.

C. : Non, à la base, on n’est pas passionnés de codes mystérieux (rires).

© Dupuis 2019

En tout cas, la démarche est bien expliquée…

C. : On a lu une dizaine de livres, au moins…

B. : C’était une volonté aussi, d’expliquer… Et beaucoup de personnes étaient effrayées au départ quand on a dit qu’on voulait expliquer les choses techniquement… Mais bon, il y a quand même des précédents : Hergé expliquait beaucoup, dans Objectif Lune ou L’Affaire Tournesol, Jean-Michel Charlier dans Buck Danny énormément aussi, Jean Van Hamme… Donc finalement, en s’inscrivant derrière ces gens-là, on s’est dit qu’après tout…

Oui et justement, ça fait aussi partie du charme de l’album.

B. : Voilà ! Mais c’était un parti pris. Qui a fait peur à certains mais maintenant on est plutôt rassurés.

© Dupuis 2019

Vous avez en effet eu les premiers retours, là, peut-être même avant Angoulême…

C. : Il est sorti début janvier donc oui, on a eu des retours avant Angoulême, mais là on vient de le dédicacer donc on a eu des retours en direct. Même deux adolescents, une fille et un garçon, qui avaient beaucoup aimé les explications.

C’est plutôt rassurant de voir que le public a aimé. Même si en général, les gens qui viennent vous voir vous aiment bien… (rires)

B. : (rires) Oui mais quand même.

Sur les forums, certains se demandent quel âge peut avoir Champignac. Vous vous êtes posé cette question ? D’une éventuelle cohérence avec le reste de la série Spirou ?

C. : C’est difficile à savoir.

© Dupuis 2019

Oui, parce qu’il est censé avoir le même âge que Zorglub puisqu’ils sont à l’école ensemble, alors qu’ils n’ont pas la même tête…

B. : Je pense que c’est une erreur. Franquin aurait dû mettre que Champignac était le professeur et Zorglub l’élève. Ça, c’est une incohérence. Dans le cas de Champignac, on avait défini des personnages, comme pour des personnages tels que Buck Danny ou San Antonio, ou même James Bond, qui finalement évoluent peu avec le temps. On s’est dit : il est jeune homme jusque dans les années 60, il commence à être d’âge mûr jusqu’aux années 90-2000, et à partir de 2000, c’est un vieux monsieur. Voilà, on le voyait comme ça. Mais c’est purement subjectif.

Finalement, si on considère que c’est une série parallèle, ce n’est pas très grave… Même si vous aviez pensé à cette cohérence. On voit qu’il est en tout cas plus jeune que quand il rencontre Spirou. On ne sait même pas quel âge il a précisément, en fait. Il est juste brun.

C. : Non, on ne sait pas. Il est juste brun. Et il n’a pas de rides (rires).

B. : Il a l’âge brun, voilà (rires).

© Dupuis 2019

On voit quand même à l’un des moments-clés de l’album plusieurs personnages de la série classique – je ne vais pas dévoiler toute la fin… C’était une volonté de faire des clins d’œil ?

B. : C’était pour s’amuser avec, voilà. Quitte à revenir à Champignac, autant utiliser ces éléments. Pour ceux qui connaissent, ce sont des clins d’œil. Pour ceux qui ne connaissent pas, ce sont des personnages qui, en soi, sont intéressants aussi.

Il n’y a pas forcément une nécessité de double lecture. Si quelqu’un n’a pas la référence…

B. : Ça marche quand même ! Ce petit groupe, bon, on ne va pas dire ce qu’ils font, mais ce petit groupe constitué parmi la population du village de Champignac est intéressant.

C’est certainement très plaisant de faire se croiser un personnage comme Champignac et des personnages bien réels.

B. : Oui, c’est chouette.

© Dupuis 2019

C’était aussi l’idée, de l’inscrire dans un tel contexte, contrairement à Franquin…

B. : Mais c’est même une question qu’on peut se poser par rapport à toutes ces séries classiques, qu’on lit depuis toujours. Ce sont quand même des personnages exceptionnels qui, finalement, n’ont pas côtoyé les personnes qu’ils auraient pu côtoyer, en étant aussi exceptionnels. Par exemple, Albert Einstein a lui clairement côtoyé le président américain et les sommités… Quelqu’un comme Champignac est un peu l’équivalent d’Albert Einstein, avec cette formidable capacité d’invention et d’intelligence. Donc qu’il rencontre les grands de ce monde est tout à fait cohérent, et amusant en tous cas…

Ça permet aussi de distinguer l’univers classique de Spirou qui ne rencontre pas de personnage « réel »…

B. : Et puis, Spirou et Fantasio ne se rendent pas compte de qui ils côtoient ! C’est quand même un ami de Churchill ! (rires)

On aime beaucoup dans ce premier album cette ambiance, la relation du comte avec Mac Kenzie aussi… Vous avez tout de suite envisagé de lui « coller une copine » ?

C. : Oui, dès le début. C’était aussi pour apporter de la nouveauté au personnage.

B. : Ç’aurait pu être un copain, on y a pensé !

C. : Mais ça aurait fait comme Alan Turing…

B. : Exactement ! Et puis, dans le contexte à l’époque, c’était intéressant de mettre en avant une fille extrêmement intelligente, qui avait finalement peu de possibilités de vivre une vie digne de son intelligence et de sa modernité. Le personnage était aussi intéressant pour ça. Et Bletchley a pu permettre à des femmes de s’émanciper comme ça. Elles n’ont pas été bien récompensées après, hélas, puisqu’elles sont retombées dans l’anonymat de la vie mais des femmes brillantes ont déjà pu s’illustrer à Bletchley et c’était très étonnant.

Et ça redonne une présence aux femmes, qui dans la BD classique franco-belge ont peiné à émerger du fait des mentalités, de la censure…

B. : Mais bon, pas du fait des auteurs ! Les auteurs ne pouvaient pas. Je pense qu’ils auraient bien aimé.

Ce premier tome appelle assez clairement une suite. Est-ce qu’elle est déjà en cours de réalisation ou est-ce que vous attendez les premiers retours ?

C. : En cours de réalisation non, mais on a déjà une idée précise du scénario du prochain tome. On va déjà voir les retours des ventes et les possibilités qu’a David Etien de se libérer.

Lui serait donc partant aussi mais il faut encore…

B. : Il va falloir s’organiser. On dort tous ! (rires)

© Dupuis 2019

Je ne sais pas si vous avez lu la série Zorglub, peut-être par curiosité ? Munuera a beaucoup aimé Champignac, même s’il n’est pas dans la même démarche. Lui, c’est plutôt l’humour pur, presque parodique, plus orienté jeunesse…

B. : Oui. Avec Zorglub, il n’aurait pas pu s’inscrire dans le réalisme, ou alors ç’aurait été extrêmement noir, un parti pris mais on perdait le Zorglub tel qu’il était. Donc il fallait qu’il fasse quelque chose de fantaisiste et de délirant. Il l’a magistralement fait.

Tous ceux qui peuvent être sceptiques, penser qu’on tire sur la corde avec des dérivés après les one-shots Spirou… Vous les faites un peu taire : votre album est excellent, ceux de Munuera sont très bons aussi. N’y a-t-il pas plus de liberté à faire des séries dérivées ?

C. : Ben nous on n’a pas vraiment travaillé sur Spirou donc on ne peut pas savoir mais oui, on a eu toute liberté.

Il n’y a pas eu de choses interdites ?

C. : Des personnages qu’on ne pouvait pas utiliser.

Pour des questions de droit…

B. : Le Marsupilami et Gaston, par exemple.

C. : Mais à part ça…

B. : Je pense aussi que c’est une question de ressenti par rapport au personnage. Le comte de Champignac, on le ressentait vraiment, on se sentait proche émotionnellement de ce personnage. Spirou, il faut qu’un auteur se sente très proche de lui. Franquin lui-même le disait : Spirou est un personnage un peu vide, comme un Tintin, qu’il faut remplir avec quelque chose. Si ça ne vient pas de soi, c’est difficile. Moi, j’aurais eu beaucoup de mal avec Spirou. (à Caroline) Toi aussi…

C. : Oui (rires)

© Dupuis 2019

Pour avoir vu de nombreuses critiques, beaucoup sont positives. Les gens disent : c’est à des gens comme ça qu’il faudrait confier la série classique. Sauf que vous dites vous-mêmes que vous ne seriez pas à l’aise…

B. : Il faudrait qu’on trouve les clefs. Des clefs plus personnelles. En plus, Spirou est assez… je ne vais pas dire vide, ça serait péjoratif… Chacun peut arriver à trouver quelque chose en lui qui va lui permettre d’animer Spirou. Au premier abord, je ne le vois pas, mais ça ne veut pas dire que je ne trouverais pas, s’il le fallait.

C. : Après, ce serait totalement différent, plus humoristique et aventureux que ce qu’on a fait.

B. : Peut-être plus fantaisiste parce que c’est vrai que ce qu’il y avait de fort dans le Spirou de Franquin, c’était cette fantaisie, cette imagination débridée, le Métomol qui réduit les métaux, le dinosaure… Tout ça, c’est beaucoup de fantaisie, très poétique quelque part.

En tout cas, on comprend bien que c’est Champignac qui vous a intéressés. Du coup, vous n’avez pas forcément dans la tête de postuler pour reprendre Spirou ?

B. : Pour le moment, non (rires)

C. : Il y a déjà des personnes qui le font.

B. : Oui, il y a une équipe en place en plus…

© Dupuis 2019

Même si on se rend compte qu’ils mettent de côté en faisant Supergroom… Comme Tome et Janry ont fait Le Petit Spirou. Tout le monde essaie de s’en débarrasser. Même Franquin avait fait Gaston parce qu’il en avait marre de Spirou.

B. : C’est vrai que quelque part, il y a de ça ! Il y a une envie peut-être inconsciente de certains auteurs de s’en débarrasser.

Alors longue vie à Champignac, en espérant qu’il ait sa série – alors, peut-être pas aussi longue que Spirou, sinon il va y avoir du boulot… Au fait, vous étiez en séance de dédicace mais vous êtes les scénaristes. Comment vous faites ?

C. : En fait, Bertrand dessinait au tout début de sa carrière…

B. : Très mal, je précise !

C. : Donc il a appris un dessin de Champignac. Ensuite, on a David Etien qui a fait un dessin original dont on a fait un tampon. Donc un dessin de Bertrand et moi je fais le tampon et la dédicace.

Très bien. Merci beaucoup !

Propos recueillis par Nicolas Raduget.

Interview réalisée le 24 janvier 2019.

Toutes les images sont la propriété de leurs auteurs et éditeurs et ne peuvent être utilisées sans leur accord.

Tags

Description de l'auteur

Nicolas Raduget

Réagissez !

2 Responses to “Dans la bulle de… BeKa”

  1. 18 février 2019

    Krys Toff Répondre

    Voilà qui me donne encore plus envie de le lire, ce Champignac. Merci pour cette interview.

Répondre