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Dans la bulle de… Swann Dupont, Kris et Eliot

Par Chloé Lucidarme | le 17 novembre 2025 |
A la une Dupont, Swann Eliot Interviews Kris
France profonde Quai des Bulles

© La Ribambulle 2025

Nous avons profité du festival Quai des Bulles pour poser nos questions à Swann Dupont, Kris et Eliot pour en savoir plus sur leur album France profonde, récemment paru aux éditions Albin Michel.

France profonde Quai des Bulles

Kris, Swann Dupont et Eliot © 2025 La Ribambulle

Bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. L’album est sorti il y a dix jours, donc bravo, déjà, pour cette sortie ! Vous êtes un peu le « gros titre » du stand, avec une belle mise en avant, les popcorns, tout l’habillage…

Swann Dupont : C’est vrai.

Kris : Oui, on ne va pas se plaindre ! On sent bien que, chez Albin Michel, ils ont eu un petit coup de cœur depuis le départ pour le projet, qui a été relayé dans un peu toutes les sphères de la maison d’édition. Alors, à quoi ça tient ? Ce sont évidemment des goûts très subjectifs et tout ça mais, oui, on a bien vu qu’ils avaient vraiment envie de le pousser. Et puis il y a eu des petits signes qui étaient assez chouettes, c’est-à-dire que, quand un album va sortir, ils donnent un objectif de mise en place aux commerciaux et, ce qui n’arrive quasi jamais, ce sont les commerciaux qui ont demandé que l’objectif soit monté ! Au fur et à mesure des premiers retours, ils se sont rendus compte que c’était trop court, qu’il fallait monter la mise en place pour monter le tirage. Dans le contexte actuel, on a plutôt vraiment vraiment l’inverse. C’était plutôt un signe encourageant. Après, c’est un projet qui n’est pas facile en terme de thème, on le sait bien. Donc, c’est assez courageux de la part d’Albin Michel d’habiller leur stand avec cette thématique.

SD : Et puis il y a une actualité, parce qu’on est le 25 octobre. Dans six jours, le 31 octobre, ce sera les 50 ans de la loi X qui est tout le sujet de France profonde. Donc c’est une date importante quand même, qui est totalement méconnue (rires) mais c’est pas mal de le souligner quand même.

France profonde (Albin Michel)

C’était voulu pour vous ?

SD : Ah oui, carrément. C’était l’objectif, histoire d’ancrer un peu le récit dans l’actualité. On parle suffisamment de porno, quand même, sans savoir forcément d’où ça vient tout ça, toutes les dérives qui sont en cours… En fait, tout vient de la loi X donc les 50 ans, il ne fallait pas les rater !

Est-ce que vous pouvez nous dire comment est né ce projet, de qui ça vient, comment ça c’est fait ?

K à SD : Commence.

SD : Le cul, c’est mon idée (rires), disons.

J’avais cru comprendre.

SD : C’est moi qui ai perverti les foules ici. Non, en fait, j’ai fait des études de cinéma pendant six ans, j’ai fait un Master de recherche. Je travaillais beaucoup sur la Nouvelle Vague française et, en sortant diplômée de l’université, je me suis rendu compte qu’on ne m’avait absolument pas parlé de cinéma érotique – je ne dis même pas porno. Emmanuelle, par exemple, qui est quand même un gros succès cinématographique, on ne m’en avait jamais parlé. Donc j’ai décidé de faire mon éducation sur ce plan moi-même. Le premier confinement est arrivé donc j’ai eu le temps de lire sur ce sujet, de regarder les films qui parlaient de pornographie, les films pornos en soi. Jusqu’à me spécialiser dans l’âge d’or du cinéma érotique, donc les années 1972-75 parce que c’est une mine d’or ! En fait, tout dans cette période-là, sur ces trois ans-là, explique le porno d’aujourd’hui. Donc je trouve ça crucial d’en parler et, dans la foulée, j’ai rencontré Kris. Je lui ai parlé vaguement de ce sujet qui est devenu une passion pour moi, parce que c’est une thématique qui revient dans tous mes projets – le travail du sexe en général – et ainsi est né l’album France profonde, je dirais.

Notre mère la guerre - Kris, Maël - Nouvelle édition

Et deux enfants.

SD : Et deux enfants, oui (rires).

K : Deux enfants pas prévus non plus au programme (rires). Moi, j’ai toujours eu une passion pour les faits historiques un peu oubliés ou mal racontés, à qui on n’a pas rendu justice. Ça peut être des luttes ouvrières, ça peut être le conflit nord-irlandais, ou des soldats très particuliers, comme dans Notre mère la guerre [Futuropolis, avec Maël aux dessin et couleurs]. Là, je trouvais qu’il y avait aussi une histoire méconnue, que Swann m’a fait découvrir, et qui, effectivement, avait toujours résonné, encore beaucoup aujourd’hui, à l’heure de MeToo où Dieu sait si on a des débats sur la sexualité, sur ce qu’on peut faire, montrer, subir, etc., tout ce qu’on voudra. Or on oublie que beaucoup de choses ont une origine, évidemment, qui ne date pas du mouvement MeToo, mais de bien avant. Sur ce qui est devenu le porno sur internet aujourd’hui, tout ne vient pas des années 70 au sens où le support a son importance – la vidéo, puis internet, évidemment, ont changé la façon de faire et de vivre le cinéma érotique et pornographique – mais l’action des pouvoirs politiques sur ce qu’est devenu le porno est majeure a minima, notamment à travers cette loi X qui, justement, va ghettoïser le porno, entraîner et permettre surtout toutes les dérives qu’on connaît actuellement et ce qui fait que les gens confondent souvent tout. Swann, sur son site, avait un adage qui résumait très bien les choses : « Vous me parlez de cul et je vous parle de cinéma ». France profonde, c’est vraiment ça ! Les gens pensent peut-être qu’on leur parle de cul mais non, on leur parle de cinéma et on leur parle de société, et on leur parle éventuellement de sexualité et de liberté aussi beaucoup. Certainement pas seulement de cul.

Eliot, tu veux ajouter quelque chose ? Comment tu es arrivé dans le projet ? Je t’ai interviewé l’an dernier et tu m’avais expliqué qu’on t’avait repéré pour venir chez Albin Michel en te parlant au départ de deux scénarios possibles, puis que finalement un avait trouvé quelqu’un d’autre.

Eliot : C’est exactement ça. Les droits avaient été achetés ailleurs. Donc il restait un seul scénario, c’était France profonde.

Quand tu es arrivé, le scénario était bouclé ? Complètement ?

K : Oh, pas du tout ! Non non.

E : Pas de gros mots, s’il te plaît ! Non, le scénario était LOIN d’être bouclé ! (rires)

SD : C’est clair.

E : Très loin. Quand je suis arrivé, je ne sais plus ce qui avait été écrit. Le premier chapitre était écrit, je crois.

SD : C’est possible.

K : Oui. Les grandes lignes étaient définies. On savait quand même précisément les angles et les personnages. Mais après, le récit était totalement en jachère, encore.

E : Moi, j’ai mis un an et demi avant de m’y mettre parce que je terminais mon premier bouquin chez Ankama.

Donc, vous avanciez le scénario pendant que toi tu finissais Avenir ?

E : Pendant que je finissais Avenir et que je faisais quand même un peu de storyboard pour France profonde. J’avais fait le premier chapitre de storyboard en même temps qu’Avenir. Et puis il y a un moment où je me suis dit « je n’arrive pas à faire les deux » donc j’ai bouclé Avenir et puis j’ai fait tout France profonde. Donc, en fait, je suis arrivé sur le projet la même année que vous, finalement, puisqu’on a signé en 2022. Mais on n’a pas rencontré les mêmes gens au même moment. Ça s’est fait en parallèle.

On avait parlé notamment de ta non passion pour le case à case précis. Ça s’est passé pareil là, ou tu as été un peu plus cadré ?

E. : Ils m’ont donné un scénario de film, en fait, avec lequel je faisais ce que je voulais. C’était très chouette parce que tu peux mettre ton rythme. Tu peux choisir ce que tu as envie de mettre dans le scénario. Tu peux choisir ce que tu as envie de mettre en avant, ce que tu trouves représentatif du personnage ou pas. C’est hyper important pour un dessinateur. Je ne suis pas illustrateur, on ne donne pas un « case 1 : un plan large »…

France profonde (Albin Michel)

« On voit Firmin, de dos »…

E. : Ça me fait chier ça, ça me casse les couilles ! (rires) C’était génial : j’ai envie de cadrer comme ça parce que je trouve que, là, c’est important qu’on voie qu’il est heureux de retrouver son chez-lui… J’ai envie de cadrer comme ça et de montrer telle chose pour montrer que peut-être elle est désemparée de voir l’aberrante situation dans laquelle elle se retrouve… Ça, je trouve, c’est hyper important pour un dessinateur d’avoir ce pouvoir-là. Moi, finalement, sur le scénario, je n’avais pas grand-chose à dire parce que je ne maîtrisais pas du tout le scénario comme les deux zigotos ici. Je sentais que mon apport n’était pas dans ce que je pouvais amener dans des situations ou dans l’écriture, mais c’était vraiment dans comment essayer de mettre en scène. Je trouve que j’aurais pu le pousser un peu plus loin. Parce que, finalement, j’ai voulu faire tellement honneur à ce qui avait été écrit, parce que je trouvais ça bien, que j’aurais dû prendre peut-être un peu plus de distance et peut-être encore un peu plus trahir ce qui avait été écrit.

Vous êtes d’accord avec ça ?

K : Oui, en tout cas, ce qui est sûr, c’est que sur une longue pagination comme ça, écrire un case à case est fastidieux pour tout le monde. Le dessinateur a le sentiment d’être ravalé au rang de simple illustrateur et pas un narrateur ; nous, autant on peut avoir des visions précises sur certaines scènes importantes et fortes, et tout ça, mais sur 180 pages, fois 8 ou 10 cases par page, avoir tous les plans et les valeurs de plan, ce n’est pas forcément le plus intéressant. C’est beaucoup plus intéressant de voir une sorte d’adaptation, finalement, du scénario et à partir d’un storyboard, qui est quand même assez précis, nous, de retravailler. On a énormément travaillé les dialogues, on les a re-rythmés par rapport au découpage d’Eliot. Si on trouvait que ça ne marchait pas, on rediscutait. Des fois, on s’est posé des questions, on savait un peu où on voulait aller tous les trois, mais avec le premier storyboard on n’y arrivait pas, sans avoir encore tout à fait la solution. Des fois, on redécoupait avec nos ciseaux, à l’ancienne, pour essayer des choses différentes. Donc ça a été assez riche comme échange narratif. Mais effectivement, nous-mêmes, plein de fois, on sentait que dans les crayons il en avait plus, en terme de narration notamment et que, parfois, peut-être qu’il voulait trop nous respecter, le scénario en tout cas. « Tu peux lâcher les chevaux », c’est une expression qu’on a utilisée plusieurs fois, en disant « vas-y, ça va être meilleur que ce qu’on a écrit ! », et il y a des belles scènes, par exemple la danseuse Vicky, des belles doubles pages qui étaient faites un peu pour Eliot, justement, pour qu’il se lâche. Mais, à un moment donné, il le fera ! Ça passe aussi par un album perso, entièrement aux manettes. Quand on est scénariste, on sait très bien qu’une bonne partie de notre travail, c’est d’être accompagné par de jeunes auteurs qui, à un moment donné, arrivent à maturité et n’ont plus besoin de nous. Il faut avoir l’humilité de le reconnaître. Ils nous accompagnent ou on les accompagne un bout de temps et puis, à un moment donné, ils vont voler de leurs propres ailes, parfois pour mieux revenir avec nous quand le sujet s’y prête. Pour nous, c’était chouette de l’avoir à ce moment-là : il avait déjà un album, quand même, à son actif, donc ce n’était pas quelqu’un qui démarrait, et, en même temps, pour l’instant, on ne le connaît pas encore donc personne n’était venu nous le draguer. Enfin, personne… Si, sans doute, mais il n’y en avait pas cinquante au portillon, à le déconcentrer de cette histoire.

E : Je les ai chassés !

K : (rires) Voilà.

On sent dans tes remerciements qu’il y a eu une confiance totale.

K : Tu ne peux pas faire autrement. Pas sur un 180 pages comme ça. En plus, on en avait écrit 400 ! Donc on a dû réduire énormément, il y a eu beaucoup de travail. Si on était derrière ses fesses en permanence, le pauvre…

SD : Oui, et puis je trouve que c’est très liberticide, au final. Enfin, je ne suis pas dessinatrice mais je crois que je n’apprécierais pas qu’on me donne un case à case pour que j’exécute simplement ce qu’on me donne à illustrer. « Plan américain sur ce personnage-là qui regarde au loin », je trouve ça très bridant et, en plus, ce n’est pas pour me dédouaner ou quoi (rires) mais, moi, le case à case, je ne le maîtrise pas (rires) ! C’est mon premier album ici mais même sur mes collaborations actuelles, je n’aime pas ça. Je ne travaille pas avec un exécutant en dessin, je travaille avec un dessinateur qui a sa propre vision de mon projet et même, je dirais, si ce rythme-là ne me va pas ou si cette case-là ne me va pas, en fait, au bout d’un moment, chacun son métier. Si lui le voit comme ça, on laisse comme ça. C’est vraiment une collaboration, et ce n’est pas moi qui ai le mot final sur, sur le dessin et sur l’album. C’est une égalité, j’espère.

Tu n’as pas été maltraité ?

E. : Je n’ai pas été maltraité.

SD : Aucun Eliot n’a été maltraité sur ce tournage.

Pour les couleurs, c’est le travail de Kathrine Avraam. Vous avez déterminé les ambiances tous ensemble ou ça a été vraiment plutôt avec toi, Eliot ?

E : Kathrine est arrivée plus tard sur le projet, parce qu’à la base je devais faire les couleurs et puis avec le retard…

Comme pour Avenir (rires).

E : Oui. Il a fallu amener plus de forces vives ! Quand Kathrine est arrivée, elle avait déjà fait trois, quatre albums. Donc je ne me voyais pas lui dire : « là, tu fais ça, tu fais ça, tu fais ça ». Je m’en remettais à son expérience, qui était plus grande que la mienne. Elle avait fait des pages d’essai, qui étaient hyper convaincantes aussi. Donc je l’ai laissée faire sa petite popote. Ce qui s’est passé, c’est juste que je lui ai donné des références d’albums que j’adorais. Je lui ai dit « voilà, moi j’aime bien le travail d’Isabelle Merlet dans Lune l’envers (Dargaud, scénario et dessin de Blutch) et j’aime bien le travail de Pierre-Henry Gomont, donc vraiment, n’hésite pas à massacrer mon trait, à mettre de la couleur partout ». Et elle l’a fait. Il y a eu juste ce petit travail au début où je disais « là, il y en a peut-être un peu trop », « là, je trouve qu’on perd la valeur de plan », « je trouve que le regard n’est pas assez guidé » dans telle ou telle case, « telle ambiance est peut-être un peu trop estivale »… Des petites choses comme ça. Je ne lui disais pas « mets le chapeau en rouge ». Sauf si le scénario disait « la bagnole est orange ».

Les couleurs, vous les avez laissés gérer ?

K : Complètement.

SD : Oui, la colorimétrie propre aux années 70 était la seule contrainte au final, ou tout ce qui se justifiait dans le scénario, mais sinon…

France profonde (Albin Michel)

Et peut-être les personnages ? Vous vouliez que Firmin soit brun…

SD : Et encore… Non, Jeanne, elle aurait pu être rousse comme brune ou blonde. Là, pour le coup, c’était vraiment faire passer un tempérament de personnage bien plus qu’un physique propre. Et en fait ils se sont définis très rapidement, les personnages aussi. Eliot nous a montré quelques recherches et pour ce qui est de Firmin et Jeanne, ça a été directement.

E : Immédiat ! J’ai fait croire que j’avais fait des recherches mais c’étaient mes premiers croquis. (rires) Je fais souvent ça. Je dis que j’ai jeté plein de trucs et, en fait, je n’ai rien jeté, j’ai fait un dessin.

À la fin de l’album, il y a un dossier fourni sur l’histoire du cinéma érotique, une interview d’Olympe de Gê, autrice et réalisatrice, une bibliographie. On voit que le travail de documentation et de réflexion a été vraiment sérieux. Vous y avez consacré combien de temps, à cet album ? Vous disiez que vous l’avez commencé en 2022… 2020, pendant le confinement, l’exploration du thème…

SD : Oui, ça faisait bien deux ans, je pense, que je cherchais sur ce sujet-là. L’écriture nous a pris trois ans et demi.

K : Oui.

SD : Parce qu’on s’est emballés, on a fait trop de pages…

Vous avez envisagé un moment de faire un album immense ?

K : De le faire en deux tomes, oui. Ce qui commercialement semble une hérésie. Avant, ce n’était pas le cas mais aujourd’hui, oui. À un moment donné, le récit le demandait vraiment. Mais il fallait aussi qu’il y ait un album pour les 50 ans de la loi X, justement. On s’était quand même vraiment fixé ça. Au final, on a dû revenir à 180 pages.

Ce n’est pas l’éditeur qui vous a mis un stop ?

K : Ah si si ! L’éditeur, Eliot aussi puisqu’il avait un autre album à faire derrière… À un moment donné, ce n’était pas possible. Tant pis. Mais c’est vrai qu’il y avait déjà la moitié de l’album qui était dessinée donc il restait à peu près 90 pages au maximum, parce qu’au début, c’était plutôt 160 pages prévues et on a poussé jusqu’à 180. Il a fallu réduire 300 en 90. Donc, ça n’a pas été seulement une réduction, ça a été une véritable réécriture qui, visiblement, d’après les lecteurs et les lectrices, ne se sent pas. Nous, on est frustrés de plein de scènes mais on le sait, on les a écrites.

On n’est pas aussi spécialistes que vous !

SD : On n’a pas un regard objectif non plus. On est passé tellement de fois dessus. On a dû faire des petits deuils scénaristiques.

K : Mais ce qui fait qu’on a écrit finalement quasiment quatre fois, puisqu’on a écrit une première version qui était partie pour 160 pages, puis on a écrit 400, qu’on a réécrites en 180. Donc oui, ça a pris énormément de temps. Ce n’est pas un album qui sera rentable pour nous, sauf best-seller, ça c’est sûr (rires).

D’où la mise en avant sur le stand.

K : Mais il existe, il est beau ! Tout le monde a effectivement mis beaucoup, beaucoup de soi dedans, y compris donc les équipes éditoriales. Après, le reste ne nous appartient plus.

Affiche L'Essayeuse

Alors, moi, j’ai appris des tas de choses, je n’y connaissais rien du tout. L’album est en partie inspiré de l’histoire du film L’Essayeuse, de Serge Korber, sous le pseudo John Thomas. C’était le point de départ de votre scénario dès le début, ou bien ça s’est ajouté au fil de l’écriture ?

K & SD : C’était là dès le départ.

C’est un des films que vous avez découverts en 2020 ?

SD : Oui, exactement. J’avais un site à l’époque – qui s’appelait cinema-erotique.com – sur lequel je compilais toutes mes recherches. Malheureusement, il n’existe plus parce que je n’ai plus le temps. Je compilais toutes les anecdotes qui pouvaient encore faire vivre ce cinéma-là. Donc, il y avait L’Essayeuse qui a été le dernier film condamné à être brûlé – quand même ! – en 1975. Tout part de là, il s’est retrouvé mystérieusement chez Henri Langlois, qui était le directeur de la Cinémathèque. En Suisse ou en Allemagne, on n’a pas su, mais bon, c’est anecdotique. Quoi qu’il en soit, on ne sait toujours pas comment cette copie-là s’est retrouvée chez lui. Donc on s’est dit « c’est évident, c’est un coup de Jeanne et Firmin, tout ça ». C’est purement du documentaire, au final, avec ces deux personnages fictifs dedans. Par exemple, la scène du restaurant, avec les trois réalisateurs qui tirent au sort qui va réaliser ce fameux film, est véridique aussi. C’est pour ça qu’il y a eu la nécessité de faire un dossier documentaire à la fin pour dire que c’était peut-être joyeux à lire mais que tout ça est vrai.

Ces deux personnages principaux, vous les avez vite trouvés ? Vous saviez tout de suite que vous vouliez qu’il y ait une réalisatrice et un policier ?

SD : Ça m’a paru évident et surtout, ça aussi, ça vient d’une anecdote, mais cette fois-ci dans le monde du cinéma porno des années 70 aux États-Unis. Il y a deux flics du FBI qui sont chargés d’infiltrer le cinéma porno parce que Gorge profonde [film de Gerard Damiano, sous le nom « Jerry Gerard », sorti en 1972 aux États-Unis et en 1975 en France] fait beaucoup d’entrées. C’est un succès incroyable. Ça échappe complètement aux autorités qui veulent comprendre pourquoi un phénomène comme ça est en train de naître et, surtout, ce que ça va amener derrière. Parce qu’évidemment la mafia se cache derrière tout ça, se cache derrière le financement du film. Donc, ces deux mecs ont été chargés d’infiltrer le milieu sous couverture, exactement comme Firmin, en devenant de faux producteurs porno. Et ça leur a tellement plu qu’ils ont quitté leurs fonctions pour devenir réellement producteurs porno. C’est plein d’anecdotes comme ça, véridiques, qui ont conduit à la création des deux personnages. Jeanne, pareil, c’est un mélange, je dirais, entre Carole Roussopoulos, Agnès Varda, une jeune réalisatrice militante qui tente de faire sa place dans un milieu d’hommes… C’est inspiré de plein d’anecdotes.

K : Chantal Akerman, Monique Wittig… En même temps, ils nous ressemblaient, ces deux personnages. Swann est une jeune réalisatrice. Moi, je ne suis pas un vieux flic mais, en tout cas, j’ai vingt ans de plus que Swann et je viens d’une famille de militaires donc je vois ce que ça peut être. Ce type un peu rigide a des valeurs très fortes et va se rendre compte, petit à petit, qu’il n’est sans doute pas du bon côté de l’histoire. Et ça lui est déjà arrivé pendant la Seconde guerre mondiale donc on ne va pas lui faire le coup deux fois et il va finir par se révolter un peu contre sa propre hiérarchie. Il y a des hommages au cinéma traditionnel, puisque Firmin est vraiment inspiré de Lino Ventura, dans Adieu poulet [film de Pierre Granier-Deferre, sorti en 1975], pour ceux qui ont vu le film, avec Patrick Dewaere, qui a est un flic aussi qui va entrer en révolte contre sa hiérarchie. Ce sont des personnages que j’aime beaucoup faire vivre et dialoguer, que je connais vraiment intimement : dans ma famille, j’ai 8 « Tontons Flingueurs » – mon père a 7 frères qui ont tous des parcours un peu comme ça. Donc, je sais les faire vivre et Swann, évidemment, savait faire vivre une jeune réalisatrice pleine d’espoir, de délire, avec les obstacles qu’elle rencontre sur sa route, que ce soit en 1975 ou en 2025. Tout n’a pas tant que ça changé. Le scénario a été beaucoup écrit dans l’improvisation permanente, où on passait notre vie à jouer nos personnages, en se baladant dans la rue, chez nous, en allant au restaurant. Il y a beaucoup de scènes ou de répliques qui ont été dans notre vraie vie et qu’on a décidé de récupérer ou qu’on jouait, tout simplement. On s’est beaucoup amusés ! C’est vraiment le scénario que je me suis le plus marré à écrire. Et à deux, c’était assez chouette comme aventure littéraire.

Affiche Gorge Profonde

Et le titre ? C’était une évidence dès le départ, par rapport à Gorge profonde ? Ou vous avez tâtonné ?

SD : Non, ça a été évident. On n’a pas fait d’allers-retours mais le clin d’œil à Gorge profonde ne passait pas partout. Même pas par pudeur ou tabou : c’est que les gens ne l’avaient pas ! Ils pensaient qu’on faisait un album sur la France rurale. D’où la couverture, qui est assez parlante. On s’est dit qu’il fallait voir tous les éléments avant même d’ouvrir l’album, comprendre de quoi on parlait. Mais non, c’était évident. C’est toi qui l’as trouvé, Kris.

K : Peut-être. Mais il y a eu débat au sein d’Albin Michel, justement. À un moment où on approchait vraiment de la sortie, ils se sont dit que plein de gens n’allaient pas comprendre. Sauf que tout ce qui était proposé, y compris par nous, était fade. A côté de ça, il y avait quand même un courant aussi qui disait « ah non, vous rigolez, France profonde, c’est super, il faut absolument assumer, il faut garder ». Mais à ce moment-là, tout passait par l’illustration de couverture sur laquelle on a beaucoup tâtonné pour essayer de trouver cette alliance entre le texte et l’image.

France profonde - étape couverture

Etape de création de la couverture © Eliot & Avraam

La couverture, ça, vous y avez réfléchi ensemble.

K : Collectivement, oui.

SD : Tous les trois, même avec les éditeurs.

K : Jusqu’à la typo. Qui est celle de Gorge profonde. À un moment, on s’était posé la question de reprendre, pour ceux qui connaissent, l’idée du clip de la chanson Comic Strip de Serge Gainsbourg, avec Brigitte Bardot, où les paroles apparaissent dans des bulles. On avait cette idée de bulles partout sur la couverture, sauf que, dans les bulles, c’étaient des onomatopées sexuelles, entre guillemets : « slurp », « argh », « ouiiii ». Ce genre de choses [cette idée apparaît finalement sur les pages du dossier en fin d’album]. On a testé plein de trucs comme ça et finalement je pense que ça fonctionne comme elle est. Ce n’est pas simple de trouver.

Swann, vous venez de réaliser un court-métrage, Le Dernier Homme de Vicky Venucci. On peut souligner qu’elle a le même nom que Jeanne.

SD : Exactement.

Vous allez sortir un roman dans quelques mois, Fille de pute [chez Istya et Cie]. Vous voulez en parler un peu ?

SD : Oui, alors, que ce soit le court-métrage ou le roman, il y a cette thématique du travail du sexe et notamment, effectivement, le roman qui est en partie autobiographique, qui revient sur ma jeunesse et la construction de ma sexualité en milieu rural, entre l’image d’une maman asservie, cantinière, et très mère, et une belle-mère qui était prostituée. Et donc, comment est-ce qu’on se construit en tant que femme et en tant que mère dans cette France-là – qui formate les genres, qui formate la sexualité – et comment ma sexualité a pu m’aider à transcender ma classe sociale. Comme Jeanne, en fait.

Mais il y a tout ça dans l’album, les injonctions, la place des femmes…

SD : Les thématiques sont là, c’est la France rurale. Comment est-ce qu’on arrive à Paris ? Il y a toujours une différence de vision, on se sent très vite déclassée. Une question de sexualité et là, pour le coup, les années 70, c’est effectivement l’âge d’or du cinéma érotique mais il y a toutes les avancées en termes de contraception, la question de l’avortement, la question de la liberté de la femme, où ça cristallise tout ça. Et la liberté de la femme passe justement aussi par le porno ou par le travail du sexe. C’est là-dessus que je mets souvent l’accent, dans mon roman c’est pareil. Il n’y a pas cette question de victimisation qu’on peut voir énormément en ce moment sur la travailleuse du sexe. Ça peut aussi être une prise de liberté énorme de vendre son corps ou de le donner à l’image. Ce n’est pas toujours manichéen, avec le bourreau et la pauvre victime.

France profonde (Albin Michel)

© Albin Michel 2025

J’ai été fan de Jeanne tout de suite. Il y a ce côté aussi du non-tabou du sexe, avec la scène où elle parle de la queue et que le gars dit « je vais sortir la mienne ». Elle ne se démonte pas : « allez-y, elle est peut-être plus petite que celle qui m’intéresse ».

SD : Je trouve que ça fait du bien, ce genre de récit qui n’a pas peur de parler de sexe, et de sexe joyeux. Il faut en parler effectivement, aujourd’hui, il y a énormément de littérature, que ce soit bande dessinée ou roman, qui parle de la sexualité traumatisée, et traumatisante. Il y en a, évidemment. Et j’en ai beaucoup lu. Mais je n’ai pas envie de lire que ça, en fait, et je trouve que cet album est intéressant parce qu’il remet un peu de joie et de légèreté dans la sexualité, c’est quand même la dernière cour de récréation qu’il nous reste. Ça peut être vécu de manière très légère. C’est un terrain d’exploration énorme.

France profonde (Albin Michel)

© Albin Michel 2025

Toutes les scènes d’échanges avec le billet, le magazine, c’est super drôle, c’est super efficace.

SD : On peut parler de porno de manière légère.

K : On s’est beaucoup amusé sur beaucoup de scènes. Oui, la scène de l’échange, par exemple, des magazines… « Il a changé le Père Noël ! » (rires) C’est plein de choses où, quand on les imaginait, on se marrait ! Donc on avait toujours hâte de recevoir les dessins d’Eliot, un peu pour voir ce que ça pouvait donner. Mais oui, c’est vrai que Dieu sait tout ce qui a été mis en avant par le mouvement MeToo, on a découvert une partie des choses. Mais notre Swann a été jeune comédienne pendant dix ans. Elle a très bien vécu tout ce qui est dénoncé aujourd’hui. Malheureusement, dans ma vie personnelle, j’ai vécu, à travers deux amoureuses, ce n’est quand même pas rien, tout ce qu’on raconte sur des histoires de viol, etc. Ce n’est pas du tout un album qui s’érige contre. Par contre, c’est un album qui essaye de rappeler que oui, effectivement, la sexualité, avant d’être un terrain de domination, de traumatisme ou autre, est effectivement un espace personnel de liberté et de joie. Jeanne a les deux côtés : on a essayé de la traumatiser vis-à-vis de ça, et elle s’en est sortie par, finalement, la militance et par la liberté retrouvée. Elle fait ce qu’elle veut et c’est peu dire qu’elle n’a pas la langue dans sa poche, sans mauvais jeu de mots. La repartie, elle l’a. Elle est inspirée de pas mal d’actrices de ces années-là, de Brigitte Lahaie à Claudine Beccarie, qui ont ce caractère-là. Et je peux vous dire que les hommes rasent vite les murs face à ces personnalités. On l’a vu en direct avec Brigitte Lahaie lors du lancement au Mans, elle était avec nous. Les hommes sont tout petits.

SD : Des petits enfants avec des étoiles dans les yeux.

K : Donc on peut aussi reprendre le pouvoir, par cette sexualité. Pas seulement par la dénonciation et la victimisation.

Vous avez des projets à venir ? Visiblement Eliot, tu as un album en préparation puisque tu ne pouvais pas faire 400 pages…

E : J’ai un album chez Bayard, avec Séverine Vidal. C’est en cours, on vient de commencer. Pour l’instant, je suis dans la phase de recherche. Parce que, pour France profonde, j’ai dû adopter des codes très années 70, je suis revenu à des trucs très vintage dans mon dessin. Donc pour l’instant j’essaie de dessiner beaucoup pour détricoter tout ce truc-là. Et là, on avance sur cet album qui est une biographie de Martha Gaylord, une des premières journalistes-reporters correspondantes de guerre. Elle a couvert tous les conflits majeurs du vingtième siècle. Elle est connue pour avoir été la troisième épouse d’Hemingway et elle avait une grande rivalité avec lui, qui a conduit à leur divorce.

Donc c’est le tout début.

E : Oui, les recherches. Je peins.

Toujours la peinture donc. L’album ne sera pas à la peinture mais…

E : L’album ne sera pas à la peinture mais j’essaie de me forcer à aller vers un truc un peu plus plastique pour casser mes habitudes de dessin au trait. Travailler en masse.

peinture Eliot

gouache sur papier, dessin posté sur Instagram © Eliot

Et pour vous ?

K : Nous, on a beaucoup de choses, ensemble et séparément. Ensemble, on a signé pour un album chez Aire Libre, avec David François au dessin, qui s’appelle Les Fiancées du voyage et qui raconte l’histoire vraie d’un bateau de prostituées – on en revient encore aux travailleuses du sexe – qui a été envoyé en Australie en 1789, année symbolique, même si elles sont anglaises, pour qu’elles servent de ventres aux bagnards de cette future colonie. On a mélangé cette histoire avec une autre histoire vraie, qui est celle des fameux révoltés du Bounty, où on imagine qu’il y a une mutinerie sur ce navire de femmes et qu’elles prennent le pouvoir. Alors ce n’est pas avant 2027, parce qu’il y a à nouveau 180 pages, un grand récit d’aventure historique et maritime. On prépare d’autres choses ensemble, on est encore au tout début donc on ne va pas s’étendre.

SD : Toujours sur cette même thématique.

Qui est, je vous cite, votre « thématique obsessionnelle ».

SD : Exactement (rires) ! J’ai un album aussi, toujours chez Aire Libre, avec Vincent Bailly au dessin, qui s’appellera Ainsi soient-elles et qui revient sur la grande grève des prostituées de Lyon en 1975. Et La Faute à la vie, chez Futuropolis, avec Valérie Vernay, qui est vraiment en balbutiement, même si le scénario est bientôt terminé. Je dirais que c’est un Thelma et Louise en France profonde, avec une monitrice d’auto-école qui s’enfuit avec son élève parce qu’elles en ont marre des hommes.

Ça donne envie, tout ça ! Merci beaucoup. Je vous souhaite une belle réussite avec cet album, ça m’a vraiment beaucoup plu.

Propos recueillis par Chloé Lucidarme

Interview réalisée le samedi 25 octobre 2025

Toutes les images sont la propriété de leurs auteurs et ne peuvent être utilisées sans leur accord.

Tags Albin MichelEliotFestival Quai des BullesFrance profondeKrisSwann Dupont

Description de l'auteur

Chloé Lucidarme

Département : Indre-et-Loire / Séries préférées : Gil Jourdan, Natacha, Les Crannibales, Les Vieux Fourneaux, généralement les one-shots ou les séries en 2-3 tomes comme L’Adoption ou Au travail. / Auteurs préférés : Maurice Tillieux, Zidrou, Art Spiegelman, Olivier Josso-Hamel, Fabcaro, Conxita Herrero… / J’aime aussi : Eugene O’Neill et le Coca.

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