Dans la bulle de… Clarke

Au-delà de tous les couacs du FIBD d’Angoulême 2016, La Ribambulle a eu le privilège de faire de belles rencontres. Nous avons notamment échangé avec l’incroyable Clarke dans le « lodge presse » du Lombard – dans des conditions optimales – à propos de ses deux dernières sorties : Réalités obliques et Dilemma. Un rendez-vous avec le dessinateur et désormais scénariste  de Mélusine que nous vous proposons de partager aujourd’hui.

© La Ribambulle 2016

Bonjour Clarke ! Avant de parler de la bombe de ce début d’année 2016 qu’est Dilemma, nous allons revenir sur celle de la fin d’année 2015 : Réalités obliques. Clairement influencé par des grands comme Andreas, Marc-Antoine Mathieu ou encore Richard Matheson pour ne citer qu’eux, comment a germé l’idée de cet album ?

Bonjour. J’avais souvent à l’esprit des trucs comme : « Je vis en différé », « Un jour sur deux », « Le prix à payer », etc. C’était là. Et « pof-pof-pof », je l’ai emballé comme ça. Cela m’a tellement plu que j’ai continué pour le plaisir en fait. Mais je n’irai pas parler de grand bouleversement parce que ce type de dessin en noir et blanc – enfin c’est personnel – mais je pense qu’il est déjà là dans Mélusine. Il y a déjà beaucoup de contraste noir et blanc dans la série, il y a beaucoup de mises en case sur les noirs, les vides, etc.  Même si c’est dans un autre format, plus « tout public ». Le dessin n’est pas très éloigné de Mélusine non plus. Pour moi, c’est plus une continuation logique. On a beaucoup parlé de La Quatrième dimension en lisant cet album-là, beaucoup de gens l’ont comparé à ça. Mais moi, c’était plus pour mettre en évidence l’effet que me faisait La Quatrième dimension quand je la regardais. Quand j’étais jeune et que regardais les épisodes de la série, cela balançait chez moi plutôt des espèces de questionnements existentiels que de vrais terreurs sur des épisodes effrayants. Je trouve qu’il y a plus que cela dans La Quatrième dimension. Voilà !

© Le Lombard / Clarke

Tu es assez classique sur ta mise en page – quatre planches en gaufrier de quatre cases par saynètes – pour cet album. Pourquoi ce choix ?

En fait, j’ai travaillé cet album-là pendant que je travaillais sur Dilemma. Hors, avec Dilemma, on est vraiment sur un parcours à long terme. C’est vraiment un gros, gros truc – c’est un marathon – où toute séquence a le droit d’exister. Donc il faut lui laisser du temps pour se développer. Il ne faut pas commencer à calculer en fait. Avec un tel boulot à faire, je crois que cela m’a fait du bien de retourner à quelque chose de plus percussif. Un truc vraiment super efficace qui doit tout de suite taper au but, qui doit aller directement à l’essentiel. Je me suis donc mis moi-même cette espèce de contrainte de quatre fois quatre cases pour ne surtout rien développer. Il fallait que ce soit l’idée d’abord et qu’elle « smashe » dans la gueule – « plaf » – comme ça, tout de suite. Et cela me faisait du bien de glisser de l’un à l’autre en permanence. Au départ, Réalités obliques devait paraitre après Dilemma. Et, il se trouve que je me suis tellement amusé que l’album était fini avant. Et voilà, ils l’ont passé avant.

© Le Lombard / Clarke

Revenir à du percussif comme une récréation en quelque sorte.

Oui, oui, voilà ! J’avais vraiment besoin de ça. Car je ne suis pas un habitué des formats comme Dilemma. C’est le premier truc que je fais d’une longueur pareille. Peut-être Les Étiquettes et encore ce n’est pas du tout le même genre. Donc cela me faisait du bien de retrouver un peu de pêche et de faire des trucs très ponctuels.

Étant donné que tu t’es amusé sur cet album, penses-tu faire un autre volume ?

Ha ! Il est fini ! Il est terminé et sort en août.

Très bonne nouvelle !

La réponse est oui, donc ! (Rires)

Dilemma est aussi assez noir. Mais là nous nous situons dans des époques et des mondes que nous connaissons plus ou moins. Quels éléments t’ont amené à écrire cette uchronie philosophique qui semble encore plus intimiste que Réalités obliques ?

Plus intimiste, je ne sais pas. Pour moi les deux le sont de la même manière. C’est vrai que les codes de narration dans Réalités obliques – la structure, le côté un peu carré du truc – masque un peu l’aspect personnel. Parce qu’on a l’impression de se retrouver devant un travail très théorique. Mais pour moi, le discours est le même. Dilemma est un bouquin qui parle de choses qui me tiennent vraiment à cœur.

Version A © Le Lombard / Clarke

Pour revenir à l’origine de l’album, cela fait suite à beaucoup de discussions avec ton frère qui est Maître ès Philosophie ?

Oui, oui. Il y a beaucoup de ça là-dedans. Et puis, c’est un sujet qui m’a toujours intéressé. Et encore une fois – un peu comme dans Réalités obliques – on est dans un débat existentiel. On n’en est pas très loin. On est sur ce genre de chose et cela faisait très, très longtemps que je voulais parler de Philosophie ou en tout cas, d’une vue du monde. Je suis complètement apolitique, cela ne m’intéresse absolument pas. Je suis par contre très intéressé par la géopolitique, par l’Histoire de la politique. Je ne sais plus qui, dans les critiques de Dilemma, a évoqué la Psychohistoire d’Asimov. C’est effectivement un sujet qui m’intéresse aussi. Les choses à long terme, où va l’Humanité… C’est très personnel et en tout cas, c’est ma vision des choses.

Et finalement, ton frère a lu l’album ?

Il l’a commencé ! (Rires)

Un travail fastidieux puisque tu as consacré trois années pour le faire.

Oui et non. C’est-à-dire que si j’avais dû faire le marathon d’un seul coup, cela l’aurait été. Mais j’avais passé un deal avec Le Lombard. Étant donné que je devais continuer Mélusine et que je voulais garder le luxe de pouvoir faire des choses à droite et à gauche comme Les Étiquettes, Réalités obliques, j’ai négocié avec eux de pouvoir le faire sur trois ans. Et donc, en janvier je démarrais le scénario du premier tiers de l’album, je le dessinais, je le rendais et ils avaient un quarante-quatre planches classique en fin d’année. Je faisais une « pseudo » fin, une espèce de cliffhanger très vague en fin de chapitre. L’année suivante, je repartais pour la deuxième partie et ainsi de suite. Je les ai donc faits comme trois albums d’une trilogie. Mais de toute façon, dès le départ il était prévu que ce ne serait qu’un seul et même album.

Version B © Le Lombard / Clarke

Il y a deux fins différentes. Et chose agréable, les deux sont disponibles sur le site de la série afin de ne pas imposer aux lecteurs d’acheter deux fois l’album.

Oui, oui, tout à fait !

C’est toi qui as eu cette idée ?

Non, non ! Au départ, j’étais très punk et radical là-dessus. Au début – vraiment tout au début – c’est d’ailleurs comme cela que j’ai amené le projet aux éditeurs et c’est pour cela que je me suis retrouvé chez Le Lombard. Ce sont les seuls qui ont accepté le principe. Au départ donc, les deux albums devaient avoir la même couverture, être « blisterisés », avoir le même numéro I.S.B.N. et le lecteur ne devait pas savoir quel livre il allait avoir. Et on devait les mélanger sur les palettes. Pour être sûr qu’il n’y ait pas une caisse d’une fin et une caisse de l’autre alternées. Ça devait être vraiment bien mélangé. Et Le Lombard, quand j’ai amené le projet, est le seul qui a dit : « Banco ! Ok on fait ça. Allons jusqu’au bout de la logique. » Et il se trouve que deux ou trois mois avant la sortie de l’album, on a eu une discussion avec les commerciaux qui ont dit : « Ok ! D’accord c’est radical, c’est punk, c’est très bien. Bravo coco mais on est train de prendre le lecteur en otage ! » Alors que précisément le propos du bouquin est justement qu’on se retrouve avec l’homme de la rue qui doit faire des choix pénibles pour lui et là, on lui supprime toute possibilité de choix ! Alors que précisément ce que l’on veut montrer est que ce choix doit exister. Entendre cela de la part d’un commercial, déjà c’est rassurant. Et ce sont des moments où je dis : « Ok ! Je n’ai pas envie d’être un sale con, d’être buté là-dessus.» Donc j’ai lâché. De toute façon, j’étais assez d’accord ; on est en période de crise. Les gens n’ont pas de quoi s’acheter quarante bouquins par mois. Dilemma n’est pas un bouquin à douze euros ; au nom de quoi je pourrais me permettre ce genre de chose. Donc là, il marquait un point et on a dit : « Ok, on fait un site avec ça. »

Tu as aussi mixé des morceaux de musique – disponible également sur le site de la série – pour accompagner la lecture. Cette inspiration est venue pendant l’écriture ou cela est venu après ?

C’est concomitant en fait. Quand ils ont fait le site, ils m’ont demandé si j’avais du matériel inédit et je n’avais rien. De la musique, j’en ai fait, mais c’est vraiment quelque chose que j’ai élaboré pendant le travail sur le livre. Vu que de toute façon j’étais en train de me replonger dans toute l’Histoire contemporaine et c’était assez concomitant avec l’ouverture des archives de l’I.N.A., où tout était numérisé et balancé sur le net – comme je fais de la musique – je me suis dit que j’allais jouer à ça. « Ça va me détendre, je vais m’amuser un peu. » C’était le même principe que Réalités obliques, c’était une détente par rapport au bouquin. Et en plus, c’est sur un sujet qui m’intéressait. J’allais compulser les archives en permanence pour avoir des résumés d’événements marquants. Et je me suis rendu compte qu’il y avait des fichiers audio phénoménaux que je pouvais réutiliser. Le premier que j’ai fait, c’est Martin Luther King. J’ai dit : « Wow ! Quel magnifique discours. J’ai presque envie de faire une musique en-dessous. » Et pof, ça s’est enchaîné comme ça !

Dilemma Cases Page 9 © Le Lombard / Clarke

Quelle est la fin que tu affectionnes le plus ?

Pendant longtemps, je n’en ai pas eu. Pour moi, quand on est face à une situation qui nous dépasse, on a toujours deux possibilités de réaction : par rapport à un vécu personnel ou des principes. Et donc, j’avais pour principe de ne pas en préférer. Et je me suis dit : « Non, c’est idiot ! » Donc je préfère effectivement celle où il réagit par romantisme. Parce que pour moi, c’est la plus humaine. Mais ce n’est pas celle qui me fait le plus peur. Voilà ! (Rires)

Est-ce que le choix des quatre philosophes – Aristote, Platon, Diogène et Xénophon – était une évidence ?

Au départ, j’avais inclus Démocrite mais il y avait un problème de date. Et c’est en faisant des recherches que je me suis rendu compte que ces quatre-là étaient tout à fait contemporains. Même si il y avait d’énormes différences d’âge. Notamment entre Aristote et les trois autres. J’ai découvert également qu’ils s’étaient rencontrés de façon ponctuelle. Pas tous les quatre mais en tout cas, il y avait eu des rencontres à droite et à gauche. Aristote était de toute façon l’élève de Platon. Xénophon avait rencontré Diogène et Platon aussi d’ailleurs. Je me suis dit : « Pourquoi pas ! C’est crédible. » Cela n’est probablement jamais arrivé mais c’est crédible. Il y en avait un qui était exilé à Sparte, l’autre qui ne pouvait plus mettre les pieds en Péloponnèse. Bref, peu importe ! Il y a des tas de choses qui ont fait que cela n’est probablement jamais arrivé mais pourquoi pas !

Cela reste une uchronie philosophique.

Tout à fait !

Dilemma Cases Page 12 © Le Lombard / Clarke

Et pourquoi ce recoupement avec l’Allemagne nazie ?

C’est très difficile de savoir d’où viennent les idées. Moi je voulais faire quelque chose sur la Philosophie. A priori je n’avais pas plus que cela en tête, juste une envie. Et il se trouve que je lisais un essai sur la bureaucratie dans le nazisme. Un truc super funky ! (Rires) Et je ne sais pas pourquoi, les philosophes sont remontés à la surface ! Les deux se sont rejoints et cela a donné Dilemma. Mais je le répète, c’est difficile de savoir d’où viennent les idées. C’est le truc qui pétille. A un moment, ça fait « Pops » ! Mais je suis incapable d’expliquer pourquoi à ce moment-là ça a fait « Pops ». (Rires)

Tu nous as dit que le deuxième tome de Réalités obliques était fini. Tu as d’autres projets ?

Hooooo ! Il y a le tome 24 de Mélusine qui sort en juin. Je suis en train de travailler sur le scénario du vingt-cinquième. Le deuxième Réalités obliques s’appellera Mondes obliques et sortira en août. J’ai un scénario que j’ai terminé et commencé à dessiner mais qui serait une collaboration et je ne sais pas encore avec qui je vais le faire. Le truc est signé, accepté, donc pas de soucis. Je suis en train de travailler sur un scénario pour quelqu’un d’autre mais je ne suis qu’à l’écriture. On met les choses tout doucement en place. Putain, ça fait beaucoup ! Je m’en rends compte en le disant (Rires) Et il y a aussi un autre projet du genre Dilemma mais dans un style encore plus tapé. Franchement ! Le postulat de base est encore pire. Ce sera le même type de livre avec une forte pagination car je vois mal comment développer cela autrement. Ce sera aussi réaliste, ancré dans une réalité qui est la notre, mais le postulat de base – qui était déjà méchamment farfelu dans Dilemma – le sera encore plus ici.

Merci d’avoir répondu à mes questions.

Merci à toi.

Propos recueillis par Stéphane Girardot.

Interview réalisée le 28 janvier 2016.

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Description de l'auteur

Stéphane Girardot

Rédacteur / Secrétaire / Community Manager

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