Auteur complet que l’on suit depuis son entrée fracassante dans le monde de la bande dessinée avec l’explosif Freaks Squeele, Florent Maudoux poursuit sa route au fil des séries, exploitant un univers qui se développe constamment, non sans dévoiler les aspirations de son créateur. Nous avons profité de sa venue au festival Quai des Bulles pour discuter avec lui de Clovd, sa série en cours.
Bonjour Florent. Tu as attaqué une nouvelle série dans l’univers de Freaks Squeele. Depuis 2008, tu crées un monde impressionnant. Sans lassitude ?
Florent Maudoux : En fait, moi, ce qui me sauve des effets délétères de pratiquer de la BD de manière intense, c’est d’avoir une activité associative. Quand tu bosses gratuitement, tu n’as pas cette contrainte de bosser efficacement. J’enseigne… enfin j’enseigne… j’aide à donner des cours d’escrime médiévale. Ce qui est bien, c’est que je suis nul. Donc j’enseigne un truc dans lequel je suis nul, mais suffisamment bon quand même pour enseigner des choses aux gens. Et on apprend plein de choses en enseignant. Les gens ont des limites qu’ils se donnent à eux-mêmes et on est là pour les encourager à dépasser ces limites. Ce n’est pas pour être plus fort ou meilleur, c’est juste pour évoluer, ensemble. C’est assez relaxant et humainement ça fait faire des progrès d’enseigner sur des domaines où on n’est pas expert. Et en plus sur une contrainte qui est de juste prendre du plaisir à faire de l’associatif pour ensuite in fine faire de la médiation culturelle, dans le sens où tu vas expliquer l’époque médiévale, le moyen-âge, au public. C’est un vrai plus pour survivre au boulot, mais même pas qu’à la BD. On se prend la tête, les conditions du capitalisme deviennent intolérables, c’est ce qui se passe aujourd’hui, je trouve, à titre personnel. J’ai un engagement de gauche qui devient de plus en plus évident parce que je vois ce qui ne va pas dans le libéralisme, l’ultra capitalisme…
Parce que tu n’es pas aveugle.
Non, mais c’est normal de ne pas le voir, parce que les médias sont là, notamment. Mais c’est aussi notre rôle d’auteurs de BD de parler ces choses-là et de donner des clés de compréhension pour que les lecteurs puissent s’approprier aussi ces idées, sans qu’on les assène avec violence. L’idée, c’est aussi que les gens pensent par eux-mêmes et nous on n’est pas là pour donner des solutions toutes faites.
On sent bien que tu veux faire réfléchir, que tu ne veux pas donner des clés qui ne vont peut-être pas aux autres.
Oui, moi, mes clés c’est mon vécu. Je ne vais pas imposer mon vécu aux autres. On doit provoquer une réflexion et non pas donner des solutions. C’est pour ça d’ailleurs que, sur Clovd, je suis sur l’anticipation, de la prospective. Et la post-apocalypse est un thème qui amène à réfléchir à la dystopie et à l’utopie. L’un et l’autre, c’est un peu la même chose. Quand tu montes une dystopie, tu dis : « voilà, ça c’est mal et c’est mal de vivre comme ça ». Quand tu proposes une utopie, c’est pareil, tu dis : « là c’est bien, voilà la solution pour survivre à l’apocalypse ». Au final, ces deux discours peuvent avoir leurs dangers politiques, parce qu’au final tu donnes une solution et tu ne provoques pas la réflexion. Et le plus important est de provoquer une réflexion, puisque la logique du vivre ensemble t’amène à penser au collectif et pas à penser de manière individuelle. Si tu crois que tu peux vivre tout seul dans un système – en sachant que l’être humain est un animal social – et que tu peux être tout seul dans ton bunker… C’est une iconographie qui est beaucoup développée par la pop culture américaine. Se “bunkeriser”, le survivalisme, les armes, les communautés guerrières, fermées, tout ce côté mafieux, familial et toxique qui empêcherait la nouveauté, l’extérieur, le migrant, de venir apporter ce qu’il peut apporter, dans un cadre de survie… Il y a beaucoup d’écrits qui sont intéressants : Pablo Servigne, Olivier Hamant, un chercheur biologiste qui propose des systèmes robustes. Du coup, je me renseigne beaucoup sur la robustesse des systèmes sociaux et des entreprises face à un monde changeant. Et là-dessus, par exemple, en terme de science-fiction, je trouve qu’Ursula Le Guin est une autrice à redécouvrir, parce que c’est une très belle SF, très sociale, très humaine, qui apprend aussi à ne pas être dans la performance. Car le contraire de la robustesse est la performance. Et on est dans une société de performance. Le problème est qu’un système performant est un système qui est fragile. Au moindre changement dans les rouages, tu perds ta performance. Comme avec le Covid, ou le Clovd. Des gens viennent souvent me voir en dédicace en disant Clovid…
Ils ont compris le clin d’œil !
Oui, sans faire exprès. C’est un truc que les universitaires ont établi : si tu gardes la première lettre, la dernière lettre, et que les autres sont un peu mélangées entre les deux, tu peux reformuler le truc. Donc entre Clovd et Covid, avec le “v” romain…
Cette idée t’est venue à cette période ou avant, puisqu’on sent que la série s’inscrit bien dans ton univers et qu’elle suit ton évolution à toi, que tu as des choses à dire ou a défendre ?
Effectivement, c’est assez personnel, plus que les autres. Freaks Squeele, c’était mes années de fac. Et c’est vrai que le risque, en vieillissant, c’est de se distancier de son oeuvre et de poser des trucs plus pour vivre, voilà. Là j’ai voulu faire quelque chose de différent, même de Funérailles. Ça change aussi en fonction des époques. Clovd est arrivé après le covid, justement, et c’est arrivé après ce rapport au travail que j’avais, différent. En fait, j’avais été dans une association parisienne, l’UGVF (NDR : l’Union Générale des Vietnamiens de France), qui existe toujours. Quand j’ai quitté Paris, j’ai quitté ce cercle-là et je n’ai pas repris l’associatif, j’ai fait des clubs d’arts martiaux mais je n’étais pas membre d’une asso. Là, le fait de mélanger une passion pour la chevalerie, pour l’escrime médiévale…
Que tu as toujours eue ?
J’ai toujours eu cette envie. Moi, je n’attendais qu’une chose, c’est d’avoir le niveau suffisant dans les cours de kung-fu pour faire des armes. Pas de bol, je quittais toujours le club avant de pouvoir le faire. Pour x raison, soit le club fermait, soit je déménageais… J’ai six ans d’arts martiaux divers et variés derrière moi, mais jamais de vraie maîtrise martiale. Je suis une brelle en arts martiaux. (rires) Par contre, j’ai six ans d’esprit médiéval derrière moi, je suis toujours nul, mais au moins je peux enseigner des trucs. Je commence à avoir le niveau pour dire : « voilà, attention, c’est dangereux ce que tu fais… » Parce que ce qu’on fait dans la Compagnie Excalibur, c’est une escrime où on s’entraîne à faire du spectacle, mais avec des armes, pratiquement des vraies armes, qui sont dangereuses. Et il faut beaucoup de discipline pour ne pas faire les gestes dangereux, que ce soit en pratique sportive ou en pratique spectacle. Dans les arts martiaux asiatiques, le but est quand même d’apprendre des techniques dangereuses. Tu ne vas pas les sortir à gauche, à droite, mais tu pourrais les appliquer. Viser les yeux, viser des trucs dangereux, quelle est la forme du coup de poing qui permettrait de ne pas te blesser mais de blesser l’autre… Nous, on fait vraiment de l’escrime où on est en pur respect vis-à-vis de son partenaire, qu’on n’appelle plus adversaire. On est seulement dans le respect et dans l’attention à l’autre. Du coup, pratiquer le mur de boucliers, comme des Romains, dans l’optique de toucher les copains sans se faire toucher, mais en faisant attention à eux aussi, ça finit par faire réfléchir. Tu réfléchis en collectif, mais en collectif de soutien, que ce soit d’ailleurs le pratiquant qui est en face de toi ou le pratiquant qui à côté de toi. Et ça, c’est un truc que je voulais partager dans Clovd. C’est une réflexion sur l’associatif, le fait de vivre en commun, même si on ne s’apprécie pas forcément. Une association, c’est comme une entreprise, tu n’es pas obligé d’aimer tout le monde. Par contre, on a un objectif commun. Est-ce que la personne, malgré sa toxicité, malgré ses défauts, finalement, n’est pas importante ? Donc tu progresses aussi toi en tant qu’humain, à apprendre, à apprécier l’autre qui fait partie du groupe. Et ça, ce sont des choses que je peux transmettre aussi. Aujourd’hui, ce qui est terrible, c’est qu’il y a un gros sentiment de solitude, même au sein du couple. Les gens se sentent seuls. On est face à une société qui nous encourage à nous individualiser, à performer. Je vois les jeunes aujourd’hui, les jeunes hommes surtout, c’est terrible comme ils sont en concurrence les uns avec les autres, même au sein du même groupe d’amis, pour le “cheptel féminin”. Mais attendez, les gars, les filles ne sont pas des trophées. Pour les séduire, ce n’est pas la peine de vous battre entre vous. Je ne sais pas ce qui dans la pop culture a provoqué ça, ça vient peut-être du néoconfucianisme asiatique, ou peut-être des Américains… En tout cas, il y a un truc très libéral de la possession, de l’appartenance.
As-tu découvert ta compagnie par hasard ?
Oui, ils étaient basés à côté de chez moi, et j’ai fini par aller les voir par curiosité. C’était un hasard heureux. Je voulais faire de l’escrime en général. Pour ça, on trouve plein de trucs, j’ai même fait du sabre laser pour te dire, mais ça m’a moins plu. Je ne veux pas faire de contre-pub, mais j’ai trouvé que c’était un peu bordélique. Et finalement, dans l’escrime médiévale. J’ai trouvé une discipline que j’ai bien aimée, c’est-à-dire qu’on n’était pas là pour mesurer la taille du sabre laser et où on l’avait acheté. Des fois, il y avait ce côté un petit peu geek, “chez machin, ils ne font pas des bons sabres”… Oh, ne vous énervez pas sur ça, ça ne vaut pas le coup. Dans l’escrime médiévale, déjà, le matos est prêté, il n’y a pas ces comparaisons. On apprend ensemble à ne pas être dangereux les uns pour les autres avec ses armes. Et on a appris à faire les costumes aussi. Du coup, j’ai aussi appris à coudre, à coudre le cuir. Je travaille le métal, je travaille du bois… Et ça je l’injecte dans Clovd. Il y a des années, dans Freaks Squeele, j’avais représenté la forge de manière très fantasmée, parce que j’adorais la forge, tout ça, mais je n’avais jamais pu pratiquer. Aujourd’hui je peux la pratiquer, je fais des pièces, des trucs nuls, des trucs un peu mieux. J’apprends beaucoup mais ce rapport à la matière devient réel, et surtout le rapport au recyclage. En médiéval, il y a une matière qui coûtait extrêmement cher à l’époque alors qu’aujourd’hui c’est un truc que tu trouves partout, c’est l’acier. C’est pour ça que dans Clovd je parle des chemins de fer, parce que ce qu’on va léguer à nos enfants c’est notre bitume. Le bitume va se désagréger très vite. Les plantes passent au travers, les voitures ont fait des trous, les camions ont fait des trous. De toute manière, on n’aura peut-être bientôt plus d’essence pour rouler avec et apparemment, quand ils font la prospective, en 2040 on n’aura plus de voiture individuelle, peut-être des voitures de location, peut-être qu’il y aura des IA qui conduiront les voitures, qui les amèneront devant chez nous pour qu’on puisse les louer. Ce sera peut-être des transports en commun plus efficaces grâce à l’IA. L’IA n’est pas entièrement négative, mais il y a des trucs très négatifs, on en parlera plus tard ?
Maintenant, si tu veux. Connais-tu Fabrication Humaine ?
Ah non, pas du tout.
Je t’invite à découvrir le label, qui invite les auteurs à souligner le fait qu’ils n’ont pas recours à l’IA générative.
OK. Il y a un truc très simple, c’est juste qu’il faut mettre un watermark ou une signature, pour dire que ce n’est pas fait par IA.
Voilà, c’est ce qui est proposé gratuitement à n’importe quel auteur ou éditeur.
Je te prends le prospectus, parce que ça m’intéresse beaucoup. Il faut qu’on se “syndicalise”, je mets entre guillemets, qu’on se se fédère en tant que citoyen pour que les gens comprennent ce qu’on fait, pour que les gens comprennent ce qu’ils achètent, ce qu’ils aiment lire. L’IA c’est terrible, mais le terrain avait été préparé par les grosses plateformes, par Marvel… Je rigolais déjà en 2010 en disant que Marvel générait ses scénarios par IA. Quand Mozinor fait son sketch sur Luc Besson et le générateur de scénarios, avec la pute, le taxi et le black qui se fait taper dessus, c’est quasiment ça. L’IA fait ça, ni plus, ni moins. Si tu écris un petit peu, tu peux générer du lien entre les deux et puis tu obtiens un scénario. En tant qu’auteur, en tant que scénariste, il faut se défier de travailler comme ça. Le problème, c’est que les gens travaillent comme ça pour produire du contenu, parce que le contenu est plus important que la qualité. Et les gens deviennent dépendants de cette nouveauté de contenu. Aujourd’hui, sur Netflix, tu as une surproduction de kdrama. C’est intéressant parce que, quand tu vois ça au second degré, tu vois quels sont les problèmes de la société coréenne, mais quand tu vois le premier degré de lecture… On voit ce néoconfucianisme dont je parlais, un truc qui pourrit la société asiatique et qui fait que les gens ne sont pas bien aujourd’hui. Les mecs se suicident en masse, les meufs aussi, les taux de suicide en Corée et au Japon sont énormissimes. Et ils ne font plus de gosses. Mais encore une fois, est-ce que faire des gosses est si important que ça ? Pas forcément dans un monde où on est en surnombre. Dans un monde où on est trop nombreux et où il faut diminuer la population, ça devrait être bien de ne pas faire des enfants. Mais on est dans un système capitaliste donc il faut croître, sinon on ne peut pas payer les retraites des vieux. Donc il faut réformer tout ça, mais personne ne veut réformer. C’est évident qu’on devrait réformer la politique française, mais personne ne l’envisage, sauf quelques-uns dont on n’est pas sûr qu’ils tiendront leur promesses une fois élus. C’est un gros sujet. Comme dans les bouquins d’Ursula Le Guin, il faut s’ouvrir au changement.
Ça prendra du temps !
Ben oui. Et puis, en plus, moi, mon médium, c’est la bande dessinée. C’est un médium qui coûte très cher, qui touche avant tout les classes aisées, voire CSP+, avec une grosse capacité de lecture, des enfants qui sont privilégiés… Ça, j’en ai conscience, mais c’est difficile d’être face à ce public qui, par nature, et c’est normal, est plutôt conservateur. Donc il faut ruser. Mais c’est intéressant.
On sent que tu aimes t’engager un peu.
Oui, oui, mais je ne suis pas non plus le plus courageux du lot. Disons que si on fait tous un petit effort, il y a moyen de faire avancer les choses. Je ne serais pas honnête avec moi-même si j’essayais de rentrer dans le moule du divertissement. Par exemple, je mets très peu d’armes à feu parce que ça me saoule, ça ne fait pas des belles scènes, ce n’est pas un rapport au combat qui est joli, esthétique. C’est une esthétique qui est trop directe, c’est un goût personnel parce qu’il y a des gens qui font des super belles esthétiques d’armes à feu, comme Run qui met des flingues dans ses trucs et c’est hyper fun. Moi, avec le médiéval, je m’intéresse aussi aux écrits de Chrétien de Troyes, les premiers sur la chevalerie fantasmée. Arthur n’a pas vraiment existé, ou, s’il a existé, ce n’était pas celui qu’on connait… Mais c’est hyper moderne à lire, c’est génial. Les femmes ont des rôles ultra importants. Alors oui, ils sont genrés, il y a peu de femmes guerrières, a contrario il y a peu d’hommes qui sortent de la chevalerie, ils sont dans un moule du chevalier, et ça, quelque part, c’est sexiste aussi, mais on parle de trucs qui ont été écrits il y a pratiquement mille ans. Aujourd’hui, il y a des gens, avec la montée de masculinisme… Hé les gars, lisez Chrétien de Troyes, lisez les premiers écrits sur la chevalerie, vous verrez que c’est très féministe. Les femmes ont des rôles agentifs. On dit aujourd’hui qu’on met des femmes dans tous les films, mais est-ce qu’elles sont actives dans leur propre monde ? Des fois, tu fais le tri, et tu n’en trouves pas tant que ça. C’est bien aussi d’écrire des trucs pour les mecs. Mais par contre, si tu écris pour des femmes, il faut vraiment écrire un truc pour les femmes et pas juste un truc qui correspond à un agenda woke, parce que c’est facile de prendre un personnage masculin et de le transformer en femme. Ce n’est pas ça écrire au féminin, ce n’est pas réfléchi par rapport à la condition féminine aujourd’hui. En France, c’est possible que, si un certain parti passe, ça régresse comme dans d’autres pays. Et c’est dramatique, ça ! J’ai vu un truc sur les Américains, c’est un truc de fou, les femmes doivent aller se faire avorter dans d’autres pays. Pas d’autres états, d’autres pays. Tous les acquis sociaux peuvent disparaître d’un claquement de doigts. L’extrême droite et les mecs ultra riches, les milliardaires, sont en train de préparer un monde qui les arrange, sauf que ce n’est pas réfléchi. On parlait des IA. On veut aligner les IA mais, avant, il faut nous aligner nous-mêmes sur ce qu’on veut pour la société, pour nos compatriotes. Est-ce qu’on veut une société où tu peux accumuler beaucoup de richesse sur très peu d’individus, ou est-ce qu’il ne faut pas partager une petite part, allez, pas énorme ? Dans l’éducation qu’on fait aux gens, on leur apprend que l’immigré ou la personne sans emploi, le chômeur, est là pour te prendre ton argent, violer ton enfant, ta fille…
Manger les chats et les chiens…
C’est ça ! Tu vois où le discours médiatique peut aller pour nourrir un débat complètement ubuesque. Du coup, j’aimerais bien que ma BD serve un petit peu d’outil pédagogique pour dire : “voilà, les enfants, lire, c’est cool déjà, et lire c’est bien aussi pour la liberté de l’esprit”. Parce que l’IA c’est l’enfermement, ça réduit la créativité, tout simplement. Quand tu réduis la créativité, tu réduis la liberté de penser. Là, on est dans un monde où le but des GAFAM, des multimilliardaires, des puissances, c’est clairement de réduire notre liberté de pensée, paradoxalement parce que ce sont des ultra libertaires, des libéraux. Et de la réduire jusqu’au moment où on sera en incapacité de dire autre chose que oui à l’IA, oui à la consommation, parce tout a déjà été fait. Des fois, je donne des cours, des conseils d’écriture, je dis : “oui, tout a été fait, mais ça n’a pas été fait par toi. Et toi, quelle est ton individualité, c’est quoi ta personnalité, qu’est-ce que tu as à dire sur le monde dans lequel tu grandis ?” Ça peut être intéressant, mais par contre il faut être capable d’ouvrir ses chakras, de dire des choses et de ne pas remplir l’agenda de quelqu’un d’autre. Au sein de l’atelier, on discute de l’écriture, on discute de plein de choses. Des fois, j’ai des stagiaires ou des jeunes qui viennent en stage d’observation. Mais tu vois, c’est tellement dur d’écrire et de dessiner, c’est tellement un sacerdoce, un truc de taré… Je dis taré gentiment, mais je pense qu’on a tous un petit trouble du développement, nous les auteurs de BD (rires). Avant que la BD devienne un champ d’expression, il faut beaucoup de savoir-faire. Et beaucoup de pratique. L’IA casse cette pratique. Écrire pour quelqu’un d’autre, même écrire sur un bout de papier, ça devient difficile. Et tu es humilié par une IA, elle fait tout mieux que toi, sans faute d’orthographe, elle fait un texte avec des liens logiques, alors qu’aujourd’hui tu es obligé d’enseigner le lien logique aux enfants parce qu’ils ont du mal à faire des textes qui sont autre chose que des bouts de phrases reliés par des “et”. Mais il n’y a aucune construction, ce sont juste des suites d’événements. Pour faire comprendre qu’un récit est une construction, on revient à thèse/antithèse/synthèse. C’est un truc un peu mécanique mais des fois il faut juste le faire. C’est une base, mais c’est une bonne base de récit. Et puis tu écris pour un lecteur qui va faire l’effort de lire, faire l’effort de comprendre. Même si il y a plein de gens aussi qui vont consommer le livre comme un autre objet culturel.
Tu parlais des héroïnes. Isatis est justement très atypique.
C’est ça qui est terrible, c’est terrible qu’elle soit atypique. Elle est inspirée de ma femme et ma femme existe depuis plus longtemps que la BD. C’est une grande femme, un mètre quatre-vingts, plutôt large d’épaules. Elle n’a jamais eu d’héroïne qui lui ressemblait. J’ai dessiné Isatis comme ça, mais je n’ai pas fait exprès, c’est juste naturel pour moi. Je me suis toujours dit que je dessinerais des femmes rondes quand je serais prêt à les mettre en scène en tant qu’héroïnes, pas juste en tant que femmes rondes. Du coup ça paraît atypique aujourd’hui, mais effectivement c’est bizarre que ça le soit. Si tu veux, j’ai ma théorie sur pourquoi Barbie est comme ça.
Je t’écoute.
J’achetais des Chevaliers du Zodiaque et en fait, sous leurs armures, ils sont tout secs, ils sont tout fins. Parce que, quand tu mets l’armure dessus, si le personnage est déjà costaud, ça fait un bibendum. Comme je me suis mis à la couture, j’ai remarqué aussi que le tissu avait son épaisseur. Donc, quand tu veux faire des vêtements pour ta Barbie – c’était le business plan de Barbie à l’époque, ”faites de la couture avec vos filles” – tu prends des draps, des vieilles fringues, qui ont souvent leur épaisseur, à moins que ce soit de la crinoline. Donc si tu voulais une Barbie qui soit habillée comme une femme normale, il fallait que ce soit un cintre en dessous. Du coup, tu te rends compte de la déformation. Au début, c’est une contrainte technique, puis ça devient une norme. C’est terrible, mais c’est intéressant. Après, peut-être que d’autres choses auraient poussé les gamines à s’identifier à des cintres. Mais je pense quand même qu’il y a un truc vraiment sociétal et très occidental. Bon, tu vois que ça a vraiment atteint l’Asie aussi, la maigreur extrême, quand tu vois les actrices coréennes. Elles ne doivent manger que des trompe-la-faim, ou du konjac, ce légume qui apporte zéro calorie.
As-tu des idées de ce style à incorporer dans les prochains tomes pour les enrichir ?
Bien sûr. En fait, j’ai des ambitions de plus en plus grosses. Je voudrais que chaque album soit autoconclusif, pour ne pas forcer à la consommation et pour que ça puisse être relu. Je veux qu’on lise l’album et qu’on ait à la fin un sentiment de satisfaction. Ou, si on a un sentiment d’inachevé parce qu’on n’a pas tout compris, qu’on puisse ouvrir l’album à des endroits qu’on veut revivre. Vu le prix où on vend les albums – comme je disais tout à l’heure, j’ai conscience qu’une BD est chère – je pense que c’est important de mettre plusieurs niveaux de lecture et générer cette relecture. Parce que le but de la BD est justement, à travers chaque mot, chaque tournure de phrase, parfois des jeux de regards entre les personnages, de générer ce besoin de liberté et d’appropriation du texte pour le faire sien, pour qu’il y ait quelque chose qui fasse comprendre comment mieux vivre son monde.
Tu parlais du prix de la BD. Chez Rue de Sèvres, il y a des tarifs souvent très intéressants par rapport au format ou à la finition, aux dos toilés…
Oui, on fait attention. Le Label 619 faisait déjà attention avant. Parce qu’on est des vieux radins aussi. On lit beaucoup, on consomme. Il faut aussi savoir donner de la valeur à l’objet, parce qu’il n’y a pas que le prix. Quand on dit que les albums ne sont pas trop chers, c’est par rapport à la fabrication. On arrive à maintenir un prix pas cher par rapport à des fabrications qui sont parfois somptueuses, quand tu vois Mutafukaz avec son or à chaud, le premier tirage du tome 1 de Clovd avec son argent à chaud sur le titre et son foil coil argenté sur le reste… En tant qu’auteur, je voulais donner ce sentiment du métal, de l’objet qui va rester et que tu vas pouvoir léguer. Parce que finalement c’est très recyclable, le métal. L’acier est un des trucs les plus recyclables au monde. On en revient à Conan : “Conan, c’est quoi le secret de l’acier ?” (rires) D’ailleurs, dans Conan, ce n’est pas de l’acier, parce que tu ne coules pas de l’acier comme ça. Tu peux couler de l’acier en sortie de haut fourneau dans une aciérie, où tu as des températures vraiment stratosphériques, mais en forge tu dois le chauffer jusqu’à ce qu’il rougisse, et ensuite tu le replies, mais tu ne dois surtout pas le cramer parce que tu peux brûler ton acier. C’est toute l’imagerie du cinéma, l’affûtage est aussi souvent oublié dans le processus de fabrication. Ça n’enlève rien à la beauté du film de John Milius, pour moi ça reste un chef-d’œuvre. Mais il ne faut pas s’en servir comme d’un documentaire. C’est très intéressant d’en parler justement aux gens en public. Ce qui est sympa en médiation culturelle, c’est finalement de discuter des clichés et dire “bon voilà, c’est un cliché, sachez que ce n’est pas vrai, mais que ça ne vous empêche pas d’apprécier le film”. Gladiator est un très bon film mais, au point de vue historique, c’est une catastrophe. Il y en a d’autres. Le Treizième guerrier, par exemple, c’est un film doudou, je l’adore, mais c’est d’une nullité infernale en terme historique. Il y a des armes du XIVe qui côtoient des trucs de vikings, ça ne va vraiment pas. C’est pour ça que dans l’écriture, dans la pop culture, on n’est pas non plus… Je ne fais pas un travail d’historien, mais de reconstituteur, ce n’est pas pour ça que je vais être trop pointilleux, mais je fais attention à la crédibilité dans l’univers intradiégétique, pour que ça colle bien.
Ça permet aussi de s’amuser un peu.
Oui, voilà. Alors je ne l’ai pas encore fait, mais j’ai en projet de faire une armure en pneus pour voir le poids que ça fait. Ça risque d’être lourd, car un pneu c’est lourd. Ce n’est peut-être pas le meilleur truc pour faire une armure, mais toute protection a un prix en terme de poids. Je n’ai pas non plus fait l’armure de l’héroïne pour voir combien elle pesait, mais il faudrait que je le fasse. Dans notre association, on aide les gens à se remettre en forme pour pratiquer l’escrime. Moi, en six ans, je me suis beaucoup re-musclé pour pouvoir porter des armures. Ça me sauve la vie. Mes cervicales, ça les protège, mes articulations aussi. Quand tu vas voir un toubib et que tu lui demandes une attestation médicale, il te regarde à peine et te dis de faire du sport. Encore une fois, c’est du social. Ça coûte moins cher à la sécu quand on fait du sport. Bien sûr, ce n’est pas remboursé mais, dans un cadre associatif, au lieu de 400€ l’année, tu paies 100€ ton adhésion, c’est accessible à tout le monde. Et tu fais du sport en groupe.
En plus de cela, tu as une activité de directeur de collection au Label 619. Tu as des journées à rallonge ?
J’ai beaucoup travaillé l’efficacité. On parlait de performance, d’efficacité, avant le covid. Dans mon travail, j’ai trouvé des techniques pour aller vite, pour m’exprimer rapidement. Je dessine plutôt vite, je suis vite satisfait de ce que je fais aussi. Je suis suffisamment idiot pour trouver que c’est cool. Il faut savoir un peu entretenir ce côté “j’ai osé le faire parce que je suis assez con pour le faire”. C’est pareil pour l’escrime, j’ose donner des cours alors que je suis nul. Il faut peut-être travailler cette innocence, son regard d’enfant. Du coup ça me permet d’aller vite. Je connais des gens qui sont très peu satisfaits de ce qu’ils font, j’en connais qui arrivent à faire avec, d’autres non et ils ne sont pas auteurs. C’est une question de chance. Aujourd’hui, on remet en question la notion de talent, et je souscris pas mal à ça. Je pense que l’endroit où tu es né, les gens que tu as fréquentés et ta propre manière de gérer tes problèmes, tes troubles, ton autisme, c’est une chance d’avoir une stabilité, une confiance, un optimisme. Parce que l’énergie d’un parent, le rigorisme de l’autre, le mélange de tout ça donne un terreau favorable à créer des choses amusantes, qui vont amuser le lecteur et qui vont créer un titre qui va vivre. C’est vrai que c’est beaucoup de chance, beaucoup de hasard. J’ai beaucoup travaillé aussi, parce que ça m’amusait. Travailler c’est amusant si tu as de la chance. Si ton travail est aliénant, tu ne peux pas le sublimer.
Merci beaucoup !
Merci à toi.
Propos recueillis par Arnaud Gueury
Interview réalisée le samedi 25 octobre 2025
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