Dans la bulle de… Karensac

Par | le 19 octobre 2018 |

Aubépine est l’une des séries jeunesse réjouissantes du moment, capable de charmer petits et grands par son univers fantaisiste et son humour percutant. Nous avons profité de la présence de Karensac à Quai des Bulles pour solliciter une interview et en savoir plus sur les coulisses de cette création et la suite à paraître.

Karensac © 2018 La Ribambulle

Merci Karensac d’avoir accepté de répondre à nos questions.

Merci de m’avoir invitée. C’est très sympa.

Le rythme de parution d’Aubépine est très intéressant. Le lectorat accompagne le personnage au fil des saisons. Est-ce que c’était prévu dès le départ ?

C’est prévu en quatre tomes depuis le début. C’est vrai que le hasard du calendrier a fait qu’on a réussi à bien tomber pour chaque saison. On voulait que ça tombe pour chaque saison mais tenir le rythme était compliqué. Là, par exemple, le troisième tome devait initialement sortir en avril mais on s’est dit qu’il valait mieux le sortir plus tôt, en janvier, pour que ça tombe en hiver, ce qui sera plus cohérent. Il faut donc que je finisse rapidement le tome 3 pour qu’il puisse sortir cet hiver. Par contre, le quatrième tome, je ne vais pas pouvoir le sortir pour le printemps, ça va être un peu compliqué… Mais le fait que ça se passe au printemps est un peu secondaire par rapport au tome de l’hiver, donc finalement ce n’est pas très grave : il sortira en septembre, je pense.

Ou bien il faut attendre l’année d’après… (rires).

C’est ça, si on loupe une saison, il faut attendre une année et moi je n’ai pas le temps de le sortir pour avril. Ça va être compliqué…

Cela dit, vous allez quand même assez vite !

Oui (rires).

Si l’on suit bien le calendrier, vous allez en sortir un en janvier puis un en septembre, ça fait sept-huit mois de travail par album…

Pour être honnête, pour le premier tome, j’ai mis à peu près huit mois ; pour le tome 2 et pour le tome 3, j’ai mis quatre mois. J’ai Thom Pico qui est là aussi, qui fait le scénario en amont – on travaille le scénario ensemble – mais c’est quatre mois crayonnés-encrages-couleur donc c’est un peu court ! Je commence un peu à fatiguer. Je me dis que c’est dommage. J’aurais aimé avoir plus de temps pour pouvoir faire plus de détails…

© http://blickaboo.blogspot.com/

Sans nécessairement bâcler, on est obligé d’aller plus à l’essentiel.

Voilà. Après, c’est aussi un exercice qui permet de dire « bon, là, il faut être efficace et essentiel » et au final, ce n’est pas plus mal : je ne me perds pas dans les fioritures, dans tous les sens. Mais c’est bien de faire ça pendant deux-trois ans, pas plus. Pas toute la carrière sinon je vais mourir très jeune (rires).

L’idée est de vous, c’est indiqué. Pourquoi n’avez-vous pas fait le scénario en plus du dessin ?

Pour le tome 1, ce qui s’est passé, c’est que j’avais le scénario sauf que je n’arrivais pas à trouver la fin. C’est une métaphore que j’utilise souvent pour expliquer : c’est comme si j’avais toutes les briques devant moi et que je n’arrivais pas à les assembler. Thom est arrivé avec du ciment, il a monté le mur, mis de l’enduit : il m’a fait un beau mur. J’avais tous les éléments mais je n’arrivais pas à m’en sortir. Pour le tome 2, on a fonctionné d’une manière différente. On travaillait ensemble, on avait les aspects importants : cette histoire de saisons, essayer d’avoir un fil rouge en essayant de glisser des indices dans chaque tome. Pour le tome 2, j’ai dit : « bon alors, je veux que l’antagoniste, ce soit un renard ; les Chevaliers Châtaignes, ce sont des personnages que j’ai créés il y a longtemps et que j’aime beaucoup donc j’ai envie de les intégrer… » Ça marche souvent comme ça, en fait. Comme un spectacle de marionnettes : moi, je fabrique les marionnettes dans mon coin et je dis « tiens, on va faire le spectacle. » Il me fait le spectacle, je dis « non plus à gauche, plus à droite ». Donc on travaille vraiment ensemble mais pour le tome 2, c’est plus Thom qui est venu pour apporter, lui, son univers. Ce qui est cool parce qu’on a des références communes mais aussi complètement différentes, ça matche bien.

Vous vous êtes trouvés comment pour collaborer ensemble ?

Ça fait huit ans qu’on est amis. C’est un ami de fac. Il était à la fac de théâtre et moi à l’école d’archi à côté. On a des amis communs… À un nouvel an, bourrée, j’ai lancé « hé, écris avec moi ! » Et voilà. Comme quoi l’alcool, ça aide beaucoup.

© http://blickaboo.blogspot.com/

Si on suit un peu votre compte Instagram, le personnage d’Aubépine semble être né il y a environ trois ans (nous lui montrons le dessin en question)…

C’est le premier dessin d’Aubépine.

Il y avait déjà une idée derrière ou c’était très vague ?

L’histoire d’Aubépine, ça fait un petit moment que ça me traînait derrière la tête. Cette histoire de montagne… En fait, je viens de Grenoble, et j’ai toujours été entourée de montagnes. J’aime beaucoup les montagnes et les montagnes me manquent. J’ai toujours eu cette volonté de faire un truc qui se passe à la montagne et j’avais fait un strip du génie Saligaud, qui s’appelait « génie Connard » à l’époque… oui, on a quand même changé son nom parce que c’est de la jeunesse (rires), on va rester courtois… C’était un génie qui exauce les vœux comme un gros bâtard et je me suis dit que je voyais bien ce personnage dans mon idée de montagnes. Je me suis dit que ces deux éléments pourraient bien matcher, cette histoire de génie un peu caché, un peu mystérieux… C’est aussi l’époque où j’ai commencé à regarder beaucoup Adventure TimeGravity FallsHilda aussi… Tous ces dessins animés ou BD où des enfants sont au centre de la forêt ou de la montagne, avec de la magie. Je me suis dit « J’ai envie de faire ce genre de choses » et je l’ai documenté sur Insta. Et c’est à force de dessiner le personnage que l’histoire est venue plus précisément.

Je pense que c’est une série qui est quand même estampillée « jeunesse » mais est-ce qu’on pense uniquement à la jeunesse quand on fait Aubépine ? Ou ça se veut tout public quand même ?

C’est très compliqué à faire et je ne sais pas si c’est réussi mais on voulait vraiment faire un peu comme le dessin animé Adventure Time, dans le sens où, en tant qu’adulte, on va apprécier regarder tout comme un enfant va apprécier regarder. C’est vraiment ce qu’on a essayé de faire. Alors, est-ce réussi ou pas, je ne sais pas, c’est toujours compliqué d’avoir ces retours. J’ai donc des enfants qui kiffent Aubépine et je suis trop contente. Quand ce sont des petits garçons, je me dis « yes, comme ça, ils voient une héroïne » ; quand ce sont des petites filles, je me dis « yes, comme ça, elle voient une héroïne qui fait autre chose que du poney ou de la danse. Même si c’est très bien de faire du poney et de la danse. Mais ça change. » J’ai aussi pas mal d’adultes en dédicace qui viennent de mon blog et qui me disent « bon j’ai pris Aubépine… » et que je revois pour le tome 2 et qui me disent « oh ben c’était drôle, je m’y attendais pas ». Souvent les gens me disent ça « je m’y attendais pas, je l’ai pris parce que je te suis ». Donc je suis hyper contente. Avec Thom Pico, c’était vraiment une volonté de faire rire les adultes. Même moi, à dessiner, si ça ne me fait pas rire, ça me saoule. J’essaie de mettre des blagues, des références cachées. Il y a des gens qui me disent « ah oui, j’ai vu, il y avait un sticker Zelda, un truc… » Et, en plus, Thom fait des références et ne me le dit même pas (rires) : il m’en a encore expliqué une il n’y a pas longtemps. Je n’avais pas capté. Un clin d’œil à Doctor Who je crois…

© Dupuis 2018

On allait parler des influences. Vous en avez cité quelques-unes… On a pu percevoir le manga, un peu les Pokemon…

Oui, clairement.

Le renard fait penser à Goupix…

Oui, même à Feunard, à la fin, quand il devient immense. J’ai lu énormément de mangas et je suis vraiment passionnée par la culture japonaise, comme beaucoup de gens, ce n’est pas très original comme passion (rires). Beaucoup de gens me disent que ça fait un peu manga, Aubépine. Je ne me rends pas du tout compte. Ce n’est pas vraiment une volonté mais je suis contente, comme quoi, ce sont des trucs que j’ai intégrés à force de lire des mangas…

Peut-être les visages très expressifs, le côté exagéré mais dans le bon sens. Les sur-réactions…

J’avoue, elle fait toujours des grimaces dans tous les sens. Du coup, quand je dessine, je fais des grimaces (mime et grogne).

Ça fait partie des éléments drôles…

Cool ! Chouette !

© Dupuis 2018

Et sur votre blog, vous avez mis « je suis très attachée à cette BD, ça prendra du temps mais je veux la mener jusqu’au bout ».

Oui, ça  c’était il y a longtemps parce qu’en fait, c’est quand je bossais en tant qu’architecte. En fait, je suis archi, je bossais en cabinet donc je travaillais sur Aubépine le soir et la journée, j’étais en agence. Je commençais un peu à me décourager parce que ça n’avançait pas trop, parce que c’était fatigant, et je n’arrivais pas à m’en sortir avec le scénario. Je voulais vraiment aller jusqu’au bout de cette BD. J’avais peur que ce soit juste un projet que je commence et que je ne termine jamais, comme plein de trucs. Là où ça a été cool, c’est que, en même temps, genre à deux semaines d’intervalle, j’ai été contactée par Dupuis pour faire Aubépine et j’ai été contactée par Delcourt pour faire La Soutenable légèreté de l’être avec Éléonore Costes. Là, je me suis dit « bon, je crois que le destin m’appelle, il est temps de quitter ton boulot d’archi… » Quand j’ai quitté mon boulot, je ne me suis pas lancée à l’aventure genre « on verra si je veux être dessinateur, on verra ce qui se passe », j’avais vraiment ces deux contrats : « allez, ok, maintenant il faut que je me lance, faut que je vive mon rêve de faire de la BD ». Voilà, c’était à l’époque où je n’étais pas sûre.

Et quand vous disiez « jusqu’au bout », c’est-à-dire ces quatre tomes-là ou il y a d’autres pistes ?

C’est pas rien de signer quatre tomes, déjà… Après, on aimerait vraiment beaucoup faire un deuxième arc, on a commencé à l’écrire. Là, il est en pleine élaboration. On changerait Aubépine de décor… Si ça se trouve, ça va bouger mais… Ce qui est sûr c’est qu’Aubépine sera au Japon, encore une fois, passion Japon, j’y vais dans un mois pour me faire de la doc. Mais si ça se trouve, Dupuis va nous dire « on arrête Aubépine, ça se vend pas. Salut. Ciao. Au revoir. » Ce serait encore un cycle en quatre tomes, sur les quatre éléments. Ce qui est hyper cool avec le Japon, c’est d’utiliser le folklore hyper florissant des Yokai. Finalement, Aubépine côtoie des monstres et les monstres japonais sont si cool et nombreux… Autant les utiliser et en inventer des nouveaux. On a déjà nos quatre histoires sous le coude, elles nous attendent.

© Dupuis 2018

Est-ce que tout le premier cycle était écrit avant de vous lancer ou vous avez improvisé au fur et à mesure ?

En fait, on a écrit le premier tome sans penser aux autres et quand j’ai commencé à le dessiner et qu’on nous a dit « effectivement, vous pouvez faire une suite », on a remanié pour pouvoir avoir les quatre tomes. Sachant qu’on savait grosso modo ce qui allait se passer dans les tomes 3 et 4. Dès qu’on avait les saisons, on savait qui étaient les antagonistes… mais pas dans le détail. Par exemple, le tome 4 a beaucoup beaucoup bougé : ça a toujours été le même antagoniste mais ça a été remanié mille fois. D’ailleurs, on n’a même pas fini de l’écrire, on règle toujours des petits détails. Au tout début, c’était juste un one-shot et puis j’ai rapidement eu envie de faire une série parce que j’aime ce personnage et que, quand tu fais de la jeunesse, c’est bête mais autant faire une série. Je trouve ça sympa : on s’attache à un personnage, on a envie de le revoir. Je suis limite frustrée devant des one-shots, surtout en jeunesse, parce que j’ai envie, quand j’aime un personnage, de le revoir. Adulte, comme j’en lis moins, je suis moins gênée et puis même, une BD adulte, c’est facile d’en faire juste un tome et de passer à autre chose. Alors qu’en jeunesse, j’aime quand l’univers s’étend.

Donc une version du tome 1 a existé avec une fin en soi ?

Non, parce que la fin a toujours été là mais on changé deux-trois trucs. L’histoire du bâton par exemple, dès le début Thom Pico l’a pensée en disant « tu vas voir, si on fait un tome 2… » Assez rapidement. J’ai commencé à dessiner et on a remanié tout de suite en disant « on va faire un 2 ». Il me semble en fait que dès le début, il y avait l’idée du 2. Si on n’avait pas fait de 2, au pire, la fin aurait été énigmatique, ouverte…

© Dupuis 2018

Si on parle du format… Il est très « BD Kids ». C’est une volonté de votre part ? C’est Dupuis qui a dit « c’est une série jeunesse, on fait comme ça » ?

Moi, bêtement, je n’avais pas pensé au format, je pensais faire un format « classique », comme Spirou et tout, mais c’est Dupuis qui a eu cette volonté de faire de la jeunesse dans ce format, exactement le format BD Kids. Ils disent que c’est pratique parce que c’est petit et les enfants ont des petites mains ; c’est souple, c’est moins sacralisé comme objet, on le glisse dans le cartable, c’est facile à transporter. Et puis c’est bête mais ça permet d’avoir plus de pages et une sensation d’avoir plus de contenu alors qu’au final…

Ce n’est pas un peu frustrant pour le dessinateur de travailler sur un petit format ?

Eh bien moi, je préfère ! Au début, je râlais, j’étais là « gnagnagna » et une fois que je me suis mise à ce format, je me suis dit « mais en fait, c’est beaucoup plus agréable ». Comme la planche est moins grande, on s’y perd moins. Et comme c’est ma première BD… Je viens du web, zéro contrainte, lalalalala je fais ce que je veux… Et là, quand j’ai fait des essais, de me retrouver avec des grandes planches… Comme je travaille à l’ordinateur, c’est dur d’avoir une échelle et de se dire « ça c’est trop petit, ça c’est trop grand ». Finalement, avec ce format, j’étais ravie. Il n’y en a pas beaucoup dans le 2 mais ça me permettait de faire des double-pages sans que ce soit trop grand. Et je trouve cette construction en trois bandes hyper agréable.

En travaillant à l’ordinateur, c’est plus facile de mettre à taille réelle ?

Je me faisais des tirages de temps en temps pour vérifier si c’était bon. SI j’avais eu la même chose à raconter sur une page plus grande, je me serais peut-être perdue, ça aurait peut-être été moins intéressant… J’imagine que je m’en serais sortie…

© Dupuis 2018

Et vous l’avez su tout de suite, que ce serait ce format-là ou il y a eu des planches que vous avez dû réduire pour que ça rentre ?

Seulement mes planches du dossier de présentation. Très vite, je savais. La seule interrogation, c’était la couverture : du souple ou du cartonné. Au début aussi, je râlais parce qu’elle est souple et maintenant je suis très contente qu’elle soit souple. J’aime bien râler (rires). C’est cool, ça permet un petit rabat. Ils m’ont aussi laissé faire un peu ce que je voulais à l’intérieur, j’ai pu rajouter la carte, le cabochon, j’ai mis des autocollants, c’était cool !

Plein de BD ont ce genre de cartes (nous ouvrons les pages de garde des deux premiers albums) mais vous connaissez Bergères guerrières ?

Oui oui !

© Dupuis 2018

C’est un peu le même esprit. Le dessin aussi : les deux jeunes filles avec leur bâton, la carte…

J’aime beaucoup le boulot d’Amélie Fléchais. D’ailleurs, ça fait clairement partie de mes références en bande dessinée. Au début, je voulais mettre la carte parce que c’est hyper flou, cette histoire de vallée. Et puis, c’est drôle, Aubépine va mettre des blagues et ça permet de localiser les lieux. Le barrage, la maison… Visuellement, on sait où sont les lieux. Même pour moi c’est utile !

Les mises à jour, aussi, avec la carte à la fin…

Ce qui est marrant, c’est que sur la carte, on a caché plein d’indices sur les prochains tomes. La petite châtaigne était sur la carte du premier, là, il y a un monstre pour le tome 4…

Et le fait que l’auteur(e) des couleurs ne soit pas mentionné(e) signifie que tout est de vous ?

Oui, c’est vrai que je n’y ai même pas pensé… Par contre, pour le tome 3, comme je suis très short niveau timing, j’ai mon compagnon – qui, lui, a fait le logo – qui m’aide pour les aplats.

Il sera crédité ?

Oui, oui. Il ne veut pas mais si, « tu as fait la moitié des aplats, il faut que tu sois crédité ».

Il faut créer un Studio Karensac ! (rires)

Oui, je vais avoir des assistants et tout (rires). Là, il y a quelqu’un qui m’a demandé si elle pouvait être ma stagiaire. « Euh ben je travaille chez moi en slip… » En même temps, je pourrais l’exploiter, elle pourrait faire mes aplats, j’irais beaucoup plus vite (rires).

Merci beaucoup et bonne continuation !

Merci beaucoup à vous.

Propos recueillis par Chloé Lucidarme et Nicolas Raduget.

Interview réalisée le 13 octobre 2018.

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