Dans la bulle de… Joseph Safieddine et Kyung-Eun Park

Après Yallah Bye, Joseph Safieddine et Kyung-Eun Park se retrouvent une nouvelle fois. À l’occasion de la parution de leur nouvel album Monsieur Coucou aux éditions du Lombard, nous avons pu recueillir leurs témoignages sur ce one-shot « émotionnellement et graphiquement très fort ! »

© Le Lombard

Bonjour Joseph et Kyung-Eun. Monsieur Coucou est votre deuxième collaboration. Pourquoi avez-vous remis le couvert ensemble ?

Joseph Safieddine : Sur Yallah Bye, nous avons beaucoup travaillé ensemble ces atmosphères méditerranéennes. Nous sommes partis chez moi au Liban par exemple, pour capter ensemble les couleurs et respirer un peu les ambiances. C’était donc assez simple et agréable de se projeter dans ce second projet qui se déroule en grande partie dans ces régions-là. Je pense également que les thèmes abordés nous touchent tous les deux, mais d’une manière différente. Quel est le prix de la liberté ? À quoi doit-on parfois renoncer pour vivre en paix ? J’ai pu observer ces doutes chez mon père qui s’est reconstruit en France depuis des années. Kyung vient de Corée et construit également sa vie loin des siens, en France.

Kyung-Eun Park : Pour l’histoire et le personnage principal. Allan/Abel et son histoire m’ont touché. Et puis quand j’ai lu le scénario, j’ai beaucoup aimé la fin que je ne révélerai pas ici…

© Le Lombard

Joseph, est-ce juste de dire qu’Allan est un coucou car il se débarrasse de ses racines après s’être installé en occident dans son nouveau nid ? Est-ce le parallèle voulu ?

JS : Les « mères coucous » pondent leurs œufs dans le nid des autres oiseaux. C’est toujours amusant de googleliser les coucous : on voit de très gros piafs prendre toute la place dans le nid, et écraser les autres oisillons. Donc oui, Allan prend beaucoup trop de place dans sa belle-famille. Et on comprend rapidement qu’il s’est cherché un nouveau foyer/nid en France, loin de la violence de son pays/foyer d’origine. Dans cette histoire, il ne s’en rend pas compte mais va quand même jusqu’à s’accaparer le futur deuil de sa femme.

Joseph, on remarque un livre page 17 dans les mains de Thésée pendant qu’elle dort, Le Prophète, du poète libanais Kahlil Gibran. Est-ce un hasard ou est-ce un auteur qui vous a influencé pour le récit ou dans votre vie ?

JS : C’est un auteur que je connais encore assez mal mais qui m’a beaucoup touché, notamment avec Le Prophète. Mais il y a aussi Gai-Luron de Gotlib !

Gotlib est un auteur important pour vous ?

JS : Je suis très fan. C’est un auteur qui m’a toujours fasciné. Son regard décalé sur le monde et sa pudeur m’ont beaucoup apporté. Quand j’avais sept ans, j’ai appris qu’il habitait à côté de chez moi. À partir de ce jour, j’ai élaboré les plans les plus machiavéliques pour le rencontrer et… devenir son ami.

Monsieur Coucou – Page 3 © Le Lombard

A travers les hallucinations de Thésée, vous représentez à plusieurs reprises les membres de sa famille, dont Allan, en tête de coucou. Pourquoi avoir représenté à certains moments les autres membres avec des têtes d’animaux ?

JS : Ma grand-mère, qui était très malade, éclatait souvent et brusquement de rire car shootée à la morphine. Elle hallucinait et voyait tout son entourage en animaux.

S’il est évident, par vos origines libanaises que le sujet traité dans les deux tiers du livre vous touche, d’où vient l’idée de parler de la fin de vie suite à un cancer dans le premier tiers ?

JS : L’impulsion de ce récit vient de l’histoire d’amour entre mon père et sa belle-mère. Cette histoire m’a spécialement touché lorsque ma grand-mère était mourante et que mon père s’en occupait (beaucoup). Allan/Abel n’est pas mon père, mais ce petit coucou ne vient pas de nulle part…

Kyung-Eun, l’éloignement avec votre pays vous a-t-il aidé dans l’interprétation graphique de cet album, donné une certaine force que vous avez retranscrite de superbe manière d’ailleurs ?

KEP : Il est vrai que mon regard sur mon pays est beaucoup moins complexe que celui d’Abel vis-à-vis du sien. Pour répondre à votre question, je voudrais parler de kimchi, une sorte de salade de chou fermentée. En Corée, on ne peut pas imaginer un repas sans kimchi. Comme tous les aliments fermentés, l’odeur de kimchi est très forte, et souvent pas bon du tout. Il est très piquant en plus ! Quand j’étais en Corée, je ne l’appréciais que très peu. Étrangement, depuis que je suis en France, je me suis rendu compte qu’avec un bol de riz et un peu de kimchi, je peux finir un repas sans problème, avec une forte odeur d’ail qui ne disparaît pas de la bouche. Je me sens avoir une sorte d’ADN de kimchi. Certains Coréens proposent le kimchi à des étrangers sans se gêner mais pour moi ça n’a jamais été le cas. Il se peut que mon rapport avec mon pays soit un peu similaire à ça. Même si je connais beaucoup de défauts de mon pays, il y a un truc qui nous lie plus que la simple nationalité. Et je sais que, malgré tous ces défauts, il faut accepter, pardonner, réconcilier et aimer son pays (d’origine).

Monsieur Coucou – Case page 49 © Le Lombard

Vous avez déjà traité des sujets proches de Monsieur Coucou, tels que Yallah Bye et Haytham, une jeunesse syrienne. Ce sont des sujets qui vous tiennent à cœur ?

KEP : Je me suis rendu compte que j’ai tendance à comprendre le monde avec le regard d’un Coréen. Mais il n’est pas celui d’un Coréen ordinaire. Comme je vis en France, je ne vis pas pleinement la vie coréenne. Je suis un peu observateur de mon pays. Dans ces BD, les personnages et les situations décrites dans l’histoire me font souvent penser à des cas similaires en Corée. Grâce à ces albums, j’ai pu comprendre un peu ces pays sur lesquelles j’avais des questions. J’ai rencontré pas mal de Libanais et de Syriens. Ils m’ont appris pas mal de choses sur leur pays. J’ai beaucoup apprécié ce côté-ci parce que la vérité sur un pays peut être déformée ou mal comprise par les médias étrangers. Mais au final, la raison pour laquelle je les ai fait est que ces personnages me ressemblent et me sont compréhensibles.

Monsieur Coucou – Case page 103 © Le Lombard

Avez-vous prévu de travailler une nouvelle fois ensemble ?

JS : Hélas non, pas pour le moment… Nous allons déjà voir comment est reçu cet album !

KEP : Je suis resté dans une région un peu longtemps. Il est peut-être temps de parler d’une autre région du monde.

Merci d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

Propos recueillis par Geoffray Girard, avec la participation de Stéphane Girardot

Interview réalisée le 7 février 2018

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