Dans la bulle de… Chanouga

Par | le 11 novembre 2015 |

Hissez haut matelots ! Vous êtes à bord du trois-mâts carré La Ribambulle et c’est le Capitaine Hubert Campigli qui tient la barre pour les instants à venir. Celui que l’on surnomme Chanouga dans son fief, au bord de la mer Méditerranée, s’est fait une réputation sans égale. Il a accepté de lever le voile sur certaines zones d’ombres de son histoire pour votre plus grand plaisir. Notamment, celles concernant un certain Narcisse. Bande de pirates, n’abusez pas du rhum afin de bien profiter de son récit !

©Paquet/Chanouga

Bonjour Chanouga. Tu es l’auteur de De Profundis et Narcisse Tome 1 et 2, trois albums parus aux éditions Paquet. Peux-tu nous parler de ton cursus ?

Bonjour. Comme beaucoup d’auteurs de bandes dessinées, mon parcours est atypique. Je suis passé par les Beaux-Arts, à la suite de quoi, j’ai débuté une activité de graphiste/illustrateur… La BD, j’y suis venu bien plus tard… Un peu de blog, des retours encourageants, de belles rencontres et surtout quelque chose à raconter. Grâce à Tony Sandoval, alors directeur de collection aux éditions Paquet, j’ai pu signer mon premier album.

Ton pseudo, Chanouga, a-t-il une signification particulière ?

Il faut demander ça à ma fille ! J’ai trouvé que ça sonnait bien, un nom exotique, aux origines indéfinissables…

Tes productions ont un parfum d’écumes. Est-ce parce que tu es passionné par tout ce qui touche la mer ?

C’est mon univers. Je suis né, j’ai grandi et je vis au bord de la mer… entre nous, c’est une relation fusionnelle. J’ai beaucoup pratiqué d’activités liées à cet élément, j’ai beaucoup lu et je continue à lire les grands écrivains de la mer tels Conrad, Melville, Stevenson, Coloane, Vercel . En ce sens, je suis très nostalgique de l’époque de la marine à voile, très admiratif des personnes qui sauvegardent et protègent ce patrimoine. Aujourd’hui, la BD est devenue pour moi un moyen d’exprimer cette passion.

Planches Narcisse #1 ©Paquet/Chanouga

Le point de départ de Narcisse est une photo particulière trouvée au hasard d’une brocante. Peux-tu nous en dire plus ?

Je dirais plutôt que Narcisse m’avait donné rendez-vous ce jour-là…
J’ai découvert son incroyable histoire dans une vieille revue d’histoire maritime trouvée lors d’une brocante. C’est la vue d’une photographie d’un homme scarifié, oreille et nez percés, qui a attiré mon regard et permis de découvrir un article qui résumait le destin hors norme de Narcisse Pelletier. Celui d’un mousse vendéen, naufragé en 1858, abandonné sur les rives de l’extrême Nord-Est d’une Australie sauvage, adopté par des aborigènes qui n’avaient probablement jamais vu de blancs… puis capturé dix-sept années plus tard pour être ramené de force à la civilisation. À l’évidence, c’était l’histoire que je devais raconter. Je n’imaginais pas que ce serait un engagement de plusieurs années, un voyage au long cours avec ce personnage…

Planche Narcisse #1 ©Paquet/Chanouga

Quels éléments t’ont définitivement convaincu d’écrire cette histoire ? Quel était ton but ?

Je me suis vite rendu compte qu’au-delà de l’étonnante aventure maritime, Narcisse apparaissait comme un personnage beaucoup plus complexe. Il est essentiel de prendre en compte le fait que nous sommes au milieu du XIXe siècle, avant la publication des théories de Darwin, l’époque où la France et l’Angleterre au travers de leurs empires coloniaux dominent le monde.
Il était alors totalement impensable en 1858, qu’un jeune français puisse épouser une culture «primitive» alors que l’on considérait le «sauvage» d’Océanie comme un animal cruel et cannibale.
En outre, son histoire n’a jamais été exploitée en son temps, comme l’ont été les aventures de Robinson Crusoë (inspirées d’un autre célèbre naufragé Alexander Selkirk). Robinson, contrairement à Narcisse apportait la civilisation au «bon sauvage». Narcisse quant à lui dérange, son expérience est condamnable : il a pactisé avec les démons. À la lumière contemporaine, sa vie prend un relief bien différent et peut nous amener à nous interroger sur notre rapport aux autres et à notre attitude face à la différence.

Quelles ont été tes sources pour développer le récit ?

Il existe peu de choses. Essentiellement : la relation du naufrage publiée dans Le Tour du Monde en 1862 et le témoignage de Narcisse à son retour en France, recueilli par un certain Constant Merland en 1876 (dont j’ai pu trouver un rare exemplaire). Au-delà, des articles de la presse anglaise, australienne et française, un article de la société d’anthropologie de Paris et surtout beaucoup d’incertitudes, de non-dits et de manques dans ce destin extraordinaire. Plus une aubaine qu’une contrainte pour moi, l’existence de ces zones blanches m’ont permis d’intégrer dans l’histoire ma part d’imaginaire.
D’autre part, après la sortie du premier tome, j’ai appris l’existence de l’ouvrage de Stéphanie Anderson, une chercheuse australienne, qui proposait une étude passionnante sur l’histoire de Narcisse (il est intéressant de noter que le témoignage de Narcisse sur sa vie avec des Aborigènes à une époque pré-coloniale est unique et extrêmement précieux pour les ethnologues australiens). Après lui avoir présenté mon travail, elle a très gentiment accepté de me donner quelques précieux conseils qui ont orientés ma façon de voir Narcisse et mon approche de la société Aborigène.

Cases Narcisse #2 ©Paquet/Chanouga

Très récemment, j’ai eu le plaisir d’être reçu à Saint-Gilles-Croix-de-Vie en Vendée, ville natale de Narcisse, et d’y rencontrer des gens formidables, passionnés par l’histoire de leur concitoyen et qui poursuivent un travail de recherche dont j’ai pu profiter ; une belle collaboration a pu s’installer entre nous.

©Paquet/Chanouga

La série est bien prévue en trois tomes ?

Trois tomes pour symboliser les trois vies de Narcisse.
Le premier tome retrace sa première vie : l’enfance, l’apprentissage maritime de Narcisse, la contextualisation historique, le voyage jusqu’au naufrage et l’abandon.
Le deuxième tome est le récit de sa deuxième vie : la parenthèse australienne, ses dix-sept années aborigènes jusqu’à sa capture par les anglais.
Enfin, le troisième tome (sur lequel je travaille actuellement) développe sa troisième vie, celle du sauvage blanc, déraciné, ramené malgré lui à la «civilisation» et le regard inquisiteur que lui porte une société puritaine convaincue de sa supériorité.

Graphiquement les albums sont vraiment très beaux. Comment procèdes-tu pour dessiner tes planches ?

Je ne fais pas d’encrage, je privilégie l’usage du crayon, de la mine de plomb. J’ai le sentiment qu’il y a plus de sensibilité dans les traits avec ces outils, j’essaie de conserver au maximum la spontanéité de l’esquisse. Le fait de scénariser mes albums me donne beaucoup plus de liberté dans la construction de mes planches. Parfois, le graphisme infléchit l’histoire. Je n’hésite pas à créer des ruptures de rythme en intégrant des grandes cases, voire des pleines pages : j’essaie de donner une place importante à la force narrative des images. Enfin, comme on l’aura compris, j’adore dessiner l’océan et les bateaux.

Case Narcisse #2 ©Paquet/Chanouga

As-tu une technique particulière pour ta mise en couleurs directe ?

Voilà qui me fait plaisir ! Lorsque l’on me demande de décrire ma technique de mise en couleurs «directe»… j’ai le sentiment d’avoir atteint mon objectif : travailler le numérique comme je l’aurais fait avec du pastel. Je travaille ma couleur sur Photoshop, à la palette !

Planche Narcisse #2 ©Paquet/Chanouga

As-tu déjà une idée de ce que tu feras une fois la série Narcisse finie ?

Je n’ai pas encore d’idée arrêtée, plutôt des pistes, peut-être travailler à partir de nouvelles de Joseph Conrad. En tout cas, rester dans le domaine maritime en espérant y trouver autant de motivations que pour Narcisse. Mais pour l’instant, le troisième tome occupe tout mon temps !

Merci Chanouga d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions.

Merci à toi.

Propos recueillis par Stéphane Girardot.

Interview réalisée le 04 novembre 2015.

Toutes les images sont la propriété de leurs auteurs et ne peuvent être utilisées sans leur accord.

Tags

Description de l'auteur

Stéphane Girardot

Rédacteur / Secrétaire / Community Manager

Réagissez !

Pas de réponses à “Dans la bulle de… Chanouga”

Répondre