Bruno Dequier © 2025 La Ribambulle
Bruno Dequier était présent au 52e Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. La Ribambulle l’a rencontré et est revenue avec lui sur sa série à succès Louca, ses deux amours que sont la bande dessinée et l’animation, et la suite.
Bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Est-ce qu’on peut dire que le cycle 3 commence vraiment avec ce onzième tome ? Parce que le tome 10 ne reprenait pas là où le 9 avait laissé Louca…
Exactement, oui. Ce tome 10 était particulier, je l’ai toujours eu en tête dans la série d’ailleurs. Je voulais vraiment que tous les morceaux soient collés, en tout cas pour Nathan, et c’est vrai que c’était une sorte de respiration pour l’arc de Louca. Ça permet aussi de mener à cette ellipse, qui était une grande ellipse, et d’arriver sur le tome 11 qui est effectivement le vrai démarrage, bien que les fondamentaux qui ont été mis dans le 10 soient importants pour les lecteurs. C’est le vrai démarrage de ce nouveau cycle, exactement !
C’est un genre de rappel. Dans le tome 10, on avait différents flashbacks des précédents tomes, parfois d’un point de vue différent…
Oui, exactement. Il y avait par exemple des contre-champs qu’on n’avait pas. Ça apportait un éclairage différent sur tout ça et c’était vraiment pour donner « la vérité » de son histoire au lecteur, qu’il n’y ait plus de trous.
Tu parles d’un « arc Louca », tu en prévoyais d’autres ?
Non non, j’ai dit « arc Louca » juste pour dire dans son histoire à lui, dans sa progression à lui. C’est vrai que dans le tome 10, Louca est quasiment absent. C’était un risque, d’ailleurs… Une série qui s’appelle Louca et, dans un album, il n’y a pas Louca ! (rires)
Il est presque absent aussi dans une partie du onzième.
Exactement. J’ai tiré là-dessus. C’est quelque chose qui me faisait plaisir. Que le lecteur soit impatient de revoir Louca, de voir ce qu’il est devenu. Ça faisait vraiment partie des objectifs de cet album.
Au vu de cette ellipse qui a été faite, as-tu abordé le tome 11 d’une manière différente ? Parce qu’évidemment les personnages ont changé, grandi…
Non, je ne l’ai pas vraiment abordé de manière différente. C’est génial de faire une ellipse comme ça. Même moi, quand je l’écris, je ne dirais pas que je redécouvre mais je réinvente en partie les personnages. Je me dis : il s’est quand même écoulé du temps, on n’est plus les mêmes. Qu’est-ce qu’on a vécu ? Je me mettais dans la peau de chacun des personnages, à me demander ce qu’ils ont fait. Il y avait Anto et Antin : qu’est-ce qu’ils ont fait ? Il y avait Julie avec effectivement ses amourettes à elle, elle n’a pas attendu, elle ne s’est pas faite nonne pendant trois ans non plus à attendre Louca. Plein de choses se sont faites. Louca aussi a eu ses propres histoires ! Qu’est-ce qu’il a vécu ? Il a changé, pourquoi ? Plein de questions : certaines réponses sont données immédiatement, d’autres non.
Et on verra au fur et à mesure du cycle 3…
Oui, la majorité des questions a une réponse dans le cycle 3 mais pas toutes, pas forcément. Il y aura peut-être des choses… Moi, j’ai les réponses à tout mais le lecteur n’aura pas forcément toutes les réponses !
Tu sais déjà en combien de tomes va être ce cycle 3 ?
Non, c’est dur à dire. Je sais où je vais, je sais où ça va aller. J’ai toujours été nul pour estimer… À chaque fois que j’ai estimé, ce n’était pas ça donc… Je n’y suis jamais arrivé.
Il vaut mieux ne pas trop s’avancer.
Mon éditeur le sait ! « Bon, là, c’est sûr, ça fera trois tomes », ça en a fait quatre. « Ce coup-ci, ça fera quatre tomes », ça en a fait cinq.
Oui, j’ai vu ça. Entre le cycle 1 et le cycle 2, il n’y a pas le même nombre de tomes.
Le cycle 1, c’est de 1 à 4, alors que j’avais prévu trois tomes donc déjà c’est bien… Là, j’avais prévu trois tomes aussi (rires). J’en ai fait cinq.
Je ne te demande pas s’il y aura un cycle 4 ou pas, alors ?
Normalement, ce cycle-là, c’est le cycle final.
Tu verras sur le coup.
En tout cas, je sais où je veux aller, dans l’histoire que j’ai vraiment en tête depuis quasiment le tout début, en intégralité. Quand j’ai signé cet album chez Dupuis, j’avais mon concept, j’avais mes grandes idées. Et quand ça a vraiment commencé, je me suis dit qu’il ne fallait pas me tromper. Je n’aime pas les séries qui me prennent pour un imbécile, où on sent qu’on a étiré et du coup ça part un peu n’importe où. Je me suis dit que je ne ferais jamais ça. Jamais. Donc je me suis dit : voilà mes points, voilà ce que ça va raconter, voilà comment ça finit ! Et je me suis dit que jamais je ne sortirais de ça. Après, autour de ça, je suis créatif, je me laisse quand même le droit à l’inspiration en faisant vivre des trucs mais ces points-là sont comme ça. Je les ai depuis le début et je m’y tiens.
Comment t’est venue l’idée de cette série ?
C’est dur à dire, ça. C’est un cheminement qui part d’un truc ultra basique : à Angoulême, justement, le nombre d’auteurs de BD que je kiffais et que je pouvais voir en vrai… À l’époque, c’était Coyote, aux éditions Fluide Glacial ! Et je voyais qu’il n’avait pas beaucoup de monde. Je me suis dit que c’était une occasion en or. Donc je lui parle et lui me dit « je fais ce que je fais parce que je pense qu’il faut dessiner ce qu’on aime. On passe trop de temps à dessiner et à faire des histoires. Si on n’aime pas, c’est la mort. » J’étais jeune à l’époque ! Et, du coup, je me suis demandé ce que j’allais faire : « moi, je kiffe le football, je vais faire un truc de football ! ». C’est un départ hyper basique. Ça, c’était il y a longtemps et c’est resté dans un coin de ma tête pendant des années. Après, j’ai mûri, j’ai eu d’autres envies. J’ai voulu mettre du fantastique, j’ai voulu mettre cet appui de Nathan, cette aide invisible. J’ai voulu faire plein d’autres trucs et ça s’est empilé au fur et à mesure des années. Et quand j’ai développé le sujet, toutes mes envies qui se sont imbriquées, je les ai gardées et ça a donné Louca.
C’est venu avant que tu travailles dans l’animation ?
Le tout début, oui. Parce que ce dont on était en train de parler, c’est vraiment quand j’étais jeune adulte, je venais juste de rentrer en école de dessin. Jeune bachelier qui veut faire du dessin dans la vie ! J’adorais la BD, je m’étais dit pourquoi pas. Je ne savais pas ce que c’était, l’animation, à l’époque, je ne savais pas faire. Ensuite, j’ai commencé à faire du dessin. J’ai eu un flash pour le dessin animé. C’était une révélation. Je me suis dit : « mais c’est magique, je veux faire ça de ma vie ! ». Et j’ai fait ça de ma vie, d’ailleurs.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire du dessin animé, de l’animation ?
La première fois que j’ai animé un truc et, d’un coup, c’était la vie. On donnait vie. Il y a des dessins, on les shoote et on les fait jouer et d’un coup ça prend vie. Et ce truc-là…
Un coup de foudre !
Oui. « C’est ça que je veux faire dans la vie, c’est sûr ! ». J’ai fait ça pendant des années. En animation, on bosse pour un scénario qui n’est pas écrit par toi, pour d’autres. C’est très enrichissant, c’est un travail d’équipe qui est formidable et que j’adore encore à l’heure actuelle. Mais, par contre, à un moment, je me suis dit que j’aimerais bien raconter mon histoire. Alors, le film d’animation, c’est des budgets de dingue, on ne raconte pas son histoire comme ça ! Et la BD, c’est un média très accessible où, finalement, pour peu que son récit soit intéressant et qu’on dessine pas trop mal, on peut trouver un éditeur et il nous laisse vraiment carte blanche ! Moi, mon éditeur, Benoît chez Dupuis, me fait confiance à 100%. Il ne m’a jamais mis le moindre carton d’avertissement en me disant « ça, c’est limite ». Je me suit dit que c’était le média parfait. Et j’adore la BD.
Comment fais-tu pour concilier les deux, BD et animation ? Tu travailles sur l’un puis sur l’autre ou les deux en même temps ?
En fait, j’ai fait les deux. J’ai commencé Louca, c’était quand même l’aventure, la bande dessinée. L’animation, ça m’a demandé des années de travail et je suis arrivé à un niveau assez élevé dans la hiérarchie dans l’animation. Je n’allais pas tout planter pour faire de la bande dessinée. Je suis trop raisonnable pour ça. Il y en a qui veulent tout tenter !
Mais c’était ton premier titre…
Voilà, exactement. Je me suis dit que j’allais faire les deux en même temps. Je travaillais entre 40 et 50 heures par semaine en studio d’animation et le soir et le week-end, je faisais ma bande dessinée. J’ai fait ça pendant les quatre premiers albums.
Et tu dormais quand ? (rires)
Euh, quand je pouvais. Après, effectivement, j’ai commencé à alterner. J’ai fait une petite pause dans l’animation pour faire le tome 5 ou 6. Je suis revenu dans l’animation. C’est notamment pour ça qu’il y a eu un gros creux entre le 10 et le 11 parce que j’ai fait un gros projet d’animation qui m’a pris du temps. Je m’étais un peu avancé mais je ne pouvais pas tout faire donc j’ai vraiment attendu de finir l’animation pour me remettre sur Louca et bien faire les choses. Bien en animation et bien en BD. Parce qu’au final, à tout faire, au bout d’un moment, on sacrifie un peu les deux.
Te mélanger ?
Non, je ne me mélangeais pas trop mais trop de fatigue. Tu y laisses de l’énergie donc forcément ça se ressent.
Est-ce que tu as envie de travailler sur une autre BD que Louca, un jour ? Quand ce sera fini.
Oui, bien sûr. J’ai d’autres idées. Alors, elles ne sont pas encore… C’est en tête. Certainement, un jour, je m’y mettrai.
Et tu as envie de travailler avec d’autres auteurs, en collaboration ?
Oui, bien sûr. J’ai une idée de scénario et je me dis que ce serait l’occasion de bosser avec un dessinateur. De seulement scénariser. Quand je commencerai à le développer, tout ça. Pourquoi pas. Ça peut être très sympa. Justement, ce travail collaboratif que je trouve en animation, le mettre dans la bande dessinée. Là, je l’ai quand même parce que j’ai un coloriste depuis le tome 6. Du coup, je travaille quand même en collaboration au niveau de la couleur. C’est très sympa, d’avoir la vision de quelqu’un d’autre. Même si j’ai des défauts : je suis assez dirigiste. Mais quand même, il propose des trucs et parfois ce n’est pas ce que j’aurais fait mais on collabore. Je trouve ça super. Donc voilà, pourquoi pas collaborer plus profondément dans la bande dessinée.
Tout à l’heure, on m’a dit « tu verras, l’auteur de Louca ressemble à son héros ».
Oui (rires). On me le dit tout le temps ! Franchement, je n’ai pas fait exprès. Quand j’ai dessiné mon héros, je ne pensais pas forcément à moi, je voulais qu’il soit – et je ne dis pas ça pour moi justement, j’insiste – je voulais qu’il ait une bonhomie, qu’il soit sympathique… Je ne voulais pas que ce soit un ultra beau gosse, je ne voulais pas qu’il soit moche non plus. Je voulais que ce soit un mec…
Qu’on peut croiser dans la rue.
Oui, exactement ! Je voulais que ce soit quand même un monsieur Tout-le-monde. Je m’estime être un monsieur Tout-le-monde. Je suis ni moche ni beau, ni populaire ni impopulaire non plus. Je suis là, je vis ma vie et je suis très heureux comme ça. Et je voulais ce personnage en devenir. Il est un peu timide donc un peu effacé mais il faut qu’il grandisse, qu’il se trouve une place. Je voulais quelqu’un à tirer vers le haut. Si je partais de trop haut… Je ne pouvais pas faire mon propos avec Nathan. Nathan, il est au top.
C’est tout le contraire de Louca.
Tout le contraire ! En fait, Louca, c’était un peu un principe inversé du héros et de son acolyte. Normalement, le beau gosse que tout le monde rêve d’être, c’est le héros, et il a toujours son petit comique avec lui, le sidekick. Je me suis dit : « bah non, on va faire l’inverse ». Le sidekick, on va le tirer vers le haut et lui dire « tu peux être autre chose qu’un sidekick, tu peux toi aussi te révéler ».
Merci beaucoup.
Ça m’a fait plaisir.
Propos recueillis par Geoffray Girard
Interview réalisée le 30 janvier 2025












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