Dans la bulle de… Thomas Legrain

L’équipe de la Ribambulle a enchaîné les interviews sur un rythme effréné durant cette 43ème édition du FIBD d’Angoulême. Et cela tombe bien car Thomas Legrain est un dessinateur rompu aux séries qui vont à cent à l’heure. Toujours aussi bien installés dans le « cocon presse » du Lombard, nous avons échangé avec lui à propos de son dernier album : Bagdad Inc.. Et bien sûr, nous n’avons pas manqué de demander des nouvelles de Sisco. Attachez vos ceintures, c’est parti !

© La Ribambulle 2016

Tu es un des auteurs historiques de la collection Troisième vague avec Sisco. Il n’est donc pas surprenant de te retrouver pour le premier titre de la nouvelle collection Troisième Vague One Shot du Lombard, Bagdad INC., aux côtés de Stephen Desberg qui est, quant à lui, scénariste historique de la collection.

Historique, je ne sais pas. Mais en tout cas Sisco est une des séries les plus longues de la collection.

Cela correspond-il à une envie de travailler ensemble depuis un moment ?

Oui, tout à fait.

A quel moment avez-vous décidé de lancer le projet ?

En fait, avec Stephen Desberg, on a dû pas mal se voir pour au final arriver à Bagdad Inc. Mais cela a pris beaucoup de temps. En tout cas, il y avait une entente interpersonnelle qui était vraiment super intéressante mais le projet n’est pas venu tout de suite. En fait, il n’y avait pas de projet défini quand on a commencé à vouloir travailler ensemble. Donc, c’est venu au fur et à mesure. A un moment donné, Stephen a eu l’idée de faire Bagdad Inc. ou du moins de travailler sur l’univers des mercenaires à Bagdad et aussi de faire une grosse critique de la politique étrangère américaine, ce qui moi m’intéressait beaucoup. Vu l’actualité du moment, on est en plein dedans.

© Le Lombard

Le sujet est hyper audacieux et engagé. Certains agissements des États-Unis sont dénoncés et la véritable raison de leur présence en Irak dévoilée.

C’est avant tout engagé politiquement.

C’est donc vraiment ce qui t’a plu dans ce projet ?

Oui, vraiment ! En même temps, c’est cela qui était motivant car Stephen est Américain – quand même – en partie et c’est quelqu’un qui a beaucoup de liens affectifs avec les États-Unis. Et donc c’était d’autant plus intéressant d’avoir le point de vue de quelqu’un qui sait de quoi il parle. Ce n’est pas du tout de « l’Amérique Bashing » ou quoi que ce soit. C’était juste – vraiment – prendre cette guerre qui est une des plus dingues et injustifiées qu’ait jamais eu l’Histoire et d’essayer de démêler certaines choses. Ce n’est pas un documentaire, c’est une sorte de focus. On essaye de laisser une perspective historique car ce sont des événements qui se sont passés il y a plus de dix ans maintenant et dont les répercussions actuelles sont énormes.

Sur bien des aspects, j’ai pensé à La Stratégie du choc de Naomi Klein en lisant l’album. Une source d’inspiration ?

On en a certainement parlé entre nous mais ce n’est pas spécialement quelque chose que l’on voulait intégrer dans l’histoire. On a plus insisté sur le côté extrêmement cynique de la guerre d’Irak et de sa privatisation derrière, ainsi que de la mainmise des sociétés privées sur ce conflit. Mais aussi des collusions entre les gouvernements et ces organisations. Je ne pense pas qu’on ait fait un travail spécialement géopolitique. On a pris ce point spécifique de la guerre d’Irak qui est sa privatisation.

Bagdad Inc. Page 3 © Le Lombard / Legrain

Avec Sisco, tu as l’habitude de travailler sur des scénarios bourrés d’action grâce à un scénariste qui ose, Benec. Il semble que ce soit vraiment ta tasse de thé ?

Oui, complètement.

Pour le coup, Bagdad Inc. est un one shot alors que tu travailles plutôt sur des séries plus longues. Comment as-tu abordé le projet ? 

Je n’ai pas vraiment changé ma méthode de travail mais j’ai essayé d’innover sur mon découpage. Quasi toute l’entièreté de l’album est réalisée avec des cases qui sont en fait des 16/9ème. Extrêmement cinématographique. C’était une sorte de parti pris graphique que j’avais envie d’essayer et qui fonctionnait très bien par rapport au rythme qu’avait mis Stephen dans l’album. Parce que je lui avais demandé de ne pas faire trop de cases par planche. Comme ça, cela me permettait de respirer un peu plus par rapport à Sisco qui est quand même une série très dense. Cela me permettait de faire de grands paysages – ce que j’aime – et de donner un rythme particulier à la bande dessinée. Donc non, je n’ai pas bossé de la même manière que sur Sisco. En même temps, chaque scénariste a aussi un rythme narratif qui lui est propre. Dans Sisco, il n’y a que des dialogues. Il n’y a pas de voix off. Il n’y a presque jamais de petites bulles du genre : « un peu plus tard… ». On est complètement allergique à cela sur Sisco. Et Benoît (NDLR : Benec) est un excellent dialoguiste qui arrive vraiment à faire passer toutes les informations sans artifices extérieurs. Alors que Stephen était complètement dans la voix off. Ce qui me plaisait énormément parce qu’en fait cela m’a permis d’avoir un dessin plus illustratif que narratif. Pour les décors, pour les mises en place où on arrive dans Bagdad, etc., je pouvais vraiment m’amuser. Sincèrement, j’ai pris un pied dingue à faire Bagdad Inc. J’espère que cela se sent en tout cas.

Bagdad Inc. Page 4 © Le Lombard/Legrain

Oui !

Merci ! Chaque scénariste est un peu différent et il faut savoir s’y adapter. Et s’amuser sur le projet aussi. Mais ce sont des choses qui se discutent en amont bien évidemment.

Ton style de dessin se prête bien à ce genre et tes décors sont assez remarquables. Tu fais un travail de documentation au préalable ?

Sur Bagdad Inc., en fait j’y suis plus allé à l’instinct. Il n’y a pas beaucoup de documentation sur Bagdad. Et encore moins dans un Bagdad à moitié détruit. Si on prend une série comme Sisco, c’est vrai qu’il y a le diptyque à New York, mais le reste se passe toujours en France. Donc, le lectorat connait les endroits que je suis censé dessiner. Et je n’ai pas envie de faire n’importe quoi. Je ne peux pas trop improviser. En plus, ce n’est pas du tout mon truc. Par contre, sur Bagdad Inc. j’ai eu beaucoup plus de libertés. J’ai beaucoup plus improvisé sur les décors, etc. Cependant, c’est une ville du Moyen-Orient relativement typique. Après, j’ai fait quelques petites « compos » personnelles mais le principal était de rendre Bagdad crédible. Je ne me suis pas rendu sur place, surtout pas maintenant…

Le fait que le personnage central soit une femme, ce qui est une très bonne idée, a-t-il été un facteur de motivation supplémentaire pour toi ?

Je ne me suis pas posé la question en fait. Sans doute ce qui était intéressant était d’avoir le regard féminin – entre guillemets – parce que cela aurait pu être un homme. Et je crois que c’est ce que Stephen a voulu faire. C’est un regard peut-être naïf sur cette fille qui – alors qu’elle est juge avocate à New York – arrive à Bagdad avec un regard complètement vierge face à un mercenaire masculin qui, lui, est l’archétype justement du mercenaire qui a tout vu, tout connu. Et la confrontation des vues de ces personnages était la symbolique d’un regard d’une certaine Amérique, qui – je crois – est encore très très naïve sur sa propre politique étrangère, et un regard qui est complètement dans la réalité voire dans le cynisme absolu, représenté par le personnage de Baines. C’est vrai que l’on aurait pu inverser les deux mais en général, les mercenaires sont plutôt des hommes. Donc il fallait quand même créer un pendant féminin…

Bagdad Inc. Page 5 © Le Lombard/Legrain

Ça contrebalance…

Oui, ça contrebalance, exactement ! Autrement, cela aurait été un univers complètement masculin. Je pense que c’était très bien de créer une héroïne plutôt qu’un héros. En plus, une héroïne qui est, elle-même, une femme assez cassée car elle a un passé très lourd. Après évidemment, c’est sûr que Bagdad Inc. n’est pas la BD la plus joyeuse qui soit. C’est quand même très premier degré, cet album. Moi, c’est ce qui m’a beaucoup plu aussi dans le scénario. On ne fait pas semblant. On va vraiment direct à l’essentiel.

Cash !

On y va cash, exactement !

Aspires-tu à travailler dans un autre genre ? Plus léger peut-être ?

Pour ça Sisco n’est pas une BD lourde. En fait, il y a énormément de second degré justement. Il y a beaucoup d’humour. Après, ce n’est pas toujours drôle.

J’entends dans un style plus contemplatif.

Je ne sais pas. Pourquoi pas ? Je n’ai pas encore eu de scénarii de ce style-là qui me plaisait en tout cas. Après, je n’ai pas de préjugés sur la chose. Je suis un dessinateur qui adore les scènes d’action.

Bagdad Inc. Cases Page 9 © Le Lombard/Legrain

Quelles sont tes influences graphiques ?

Elles sont claires. J’ai été éduqué par la BD « Van Hammienne », comme je l’appelle. Il y a William Vance (XIII), Philippe Francq (Largo Winch), même Grzegorz Rosinski (Thorgal) d’une certaine manière. Mais aussi Iouri Jigounov, qui fait Alpha, vraiment pour la précision chirurgicale de ce dessinateur. Voilà, j’ai toujours essayé d’être entre – je n’ai pas le talent, ni la prétention de l’être – Philippe Francq et Iouri Jigounov. Philippe Francq qui arrive à mettre un sacré dynamisme dans ces planches avec des décors réalistes et des personnages un petit peu plus caricaturés. Ce qui permet de donner énormément d’expression. Et Dieu sait que c’est un style qui fonctionne magnifiquement bien. Et Iouri Jigounov pour la précision réaliste pure qui, à un moment donné, m’a un peu plus tiré vers l’ultra-réalisme. Et au final, j’essaye d’avoir un mix des deux sans les copier car je n’ai pas du tout le même dessin. Mais ce sont de vraies inspirations. Maintenant, au fur et à mesure avec le métier, je me détache de mes influences. J’essaye de creuser mon propre sillon. Ensuite, il y a des influences venant du comics ou encore du manga qui ne se voit pas forcément dans mon dessin et qui datent de quand j’étais plus jeune.

Nous avons parlé plusieurs fois de Sisco dans la discussion. Où va nous emmener Benec dans le prochain tome de la série justement ?

Dans le tome 9, on va aller en Nouvelle Zélande. On repart à l’étranger après New York.

Il était dans une situation délicate à la fin du dernier diptyque.

Il s’en est pris beaucoup dans la tronche, oui ! Et bien justement, il va un peu se refaire une santé en dehors du service de la D.G.S.P.P.R. (Direction Générale des Services de Protection du Président de la République). Puisqu’il s’est plus ou moins fait viré à la fin du huitième tome. En fait, il y a un gros laps de temps qui va s’écouler entre le tome 8 et le tome 9. Cela correspond plus ou moins aux deux ans qui se sont écoulées entre la sortie de ces deux albums. On retrouve Sisco vraiment deux ans plus tard après les événements. De nouveau, le personnage va pas mal évoluer. Sisco restera Sisco, bien entendu. C’est quand même un personnage qui, au fur et à mesure, évolue. Le personnage que l’on a aujourd’hui est très différent du personnage très froid et très cynique qu’on avait au début. Et le fait de partir complètement à l’autre bout du monde est une manière de redémarrer le personnage.

Merci Thomas d’avoir répondu à nos questions.

Merci à toi.

Propos recueillis par Stéphane Girardot.

Interview réalisée le 28 janvier 2016.

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Description de l'auteur

Stéphane Girardot

Rédacteur / Secrétaire / Community Manager

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