© Hugues Barthe / La Boîte à Bulles
Tandis que Bobby change de linge, nous avons endossé notre plus beau costume pour interviewer Hugues Barthe à Quai des Bulles, confortablement installés dans le bar lounge d’un hôtel quatre étoiles, comme Blake et Mortimer à la grande époque (les spiritueux en moins, sérieux oblige). Un lieu classe pour évoquer le changement de classe sociale, histoire d’être raccord. Rencontre avec l’auteur d’un des albums de l’année, un roman graphique fort et subtil sur l’arrivée d’un jeune garçon d’origine populaire dans la petite bourgeoisie…
Bonjour Hugues et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. J’ai lu en me renseignant un peu sur votre site que vous vous êtes intéressés en début de carrière au thème de l’homosexualité. Certains ont même cru que c’était autobiographique…
Oui alors que Dans la peau d’un jeune homo, par exemple, ne l’est pas du tout. J’ai simplement demandé à des copains de me raconter leur coming out, et j’ai recueilli plein d’anecdotes, pris plein de notes. À partir de ça, j’ai construit une fiction. Mais le thème est tel que les gens se sont dit que, sur un sujet comme ça, c’était forcément autobiographique. C’est un sujet qui me touche mais ce n’est pas le cas.
En revanche, L’été 79 et L’automne 79 sont totalement autobiographiques. Du coup, qu’en est-il de Bobby change de linge ?
Ceux qui ont lu L’été 79 et L’automne 79 se rendront compte qu’il ne s’agit pas de la même histoire donc ce n’est pas du tout autobiographique. Je n’ai eu qu’une vie (rires).
On découvre tout de même de nombreux points communs entre Bobby et Hugues…
En effet, il y a de très forts points communs entre Bobby et moi, puisque je viens d’un milieu proche du sien. Il y a plein de clins d’œil pour ceux qui ont lu mes récits autobiographiques. Mais pour Bobby, je voulais vraiment faire une fiction. Je ne me suis jamais marié, je n’ai pas d’enfants…
Vous n’avez pas travaillé dans une librairie…
Si, justement, c’est un point commun ! Au départ, je voulais le faire travailler dans une imprimerie puis j’ai eu peur d’écrire des bêtises et je me suis dit, « parlons de ce que je connais ».
Comment est né ce projet, votre premier chez La Boîte à Bulles ?
Je voulais parler de nouveau des thèmes que j’avais déjà abordés avec L’été 79 mais sous un autre angle. Je voulais mettre en scène un personnage qui change de classe sociale. C’est un projet qui a été difficile à vendre aux éditeurs car il est assez subtil, moins évident que mes autres ouvrages. Le sujet était moins vendeur, même si je ne devrais pas répéter ça (rires).
L’éditeur vous a néanmoins fait confiance !
Oui (rires).
Vous mettez un peu de vous dans cette histoire puisque l’autofiction est au cœur du parcours de Bobby qui devient écrivain et on n’arrête pas de lui demander si son œuvre est autobiographique. On lui pose les mêmes questions qu’à vous…
C’est vrai que quand il participe à une émission littéraire – on peut penser que c’est la Grande Librairie – c’est la grande question qu’on lui pose. C’est la grande mode aussi bien en littérature qu’en bande dessinée. Un peu moins en BD, certes, mais je fais partie des auteurs de BD qui sont proches de la littérature, en tout cas des thèmes plutôt abordés en littérature qu’en bande dessinée habituellement. Donc on demande souvent si c’est une histoire vraie, mais c’est difficile de répondre car, même dans les autobiographies, c’est traité comme une fiction, puisqu’il y a une mise à l’écrit du parcours. Les dialogues ne sont jamais à l’identique, au mot près, par rapport à ce que j’ai vécu. C’est un travail littéraire.
Parlons fiction, justement. Jean Detalminil est sans doute le personnage le plus complexe de cet album. Il cherche à aider Bobby à escalader l’échelle sociale, à oublier ses traumatismes de jeunesse, mais reste très énigmatique, peu causant, etc. On ne sait d’ailleurs pas ce qu’il devient à la fin de l’histoire…
C’est vrai. J’ai voulu le laisser en suspens car je trouve, et tout le livre est comme ça, que ce qui n’est pas dit est plus intéressant que ce qui est dit.
Vous laissez l’imagination du lecteur faire son œuvre…
Voilà, je demande au lecteur de participer (rires), plus que pour la plupart des bandes dessinées. C’est ça qui m’intéresse, c’est le non dit. Je pense que tous les personnages sont assez mystérieux. Ce père de substitution, par exemple, l’emmène à un moment dans la forêt, et on peut se demander pourquoi il l’emmène comme ça dans la forêt (rires). Certains m’ont dit « tiens il va se passer quelque chose, il va lui faire des propositions ou je sais pas quoi » (rires). Tout dépend du lecteur, chacun y met ce qui lui plait, ce qu’il veut bien y voir. On peut penser que Bobby est bisexuel, ce n’est pas dit dans l’album, mais c’est une possibilité. Il coucherait avec son beau-père, un scénario très osé (rires).
L’ambition de l’album est aussi de dénoncer les clichés. Bobby est très cultivé, adore Boris Vian et Proust, malgré son milieu social assez hostile à la lecture, et renonce aux études car il se dit que c’est pour les « fils de bourges »…
Ça c’est la part autobiographique car je suis aussi un transfuge de classe et c’est pour ça que ce sujet m’intéresse. C’est ce que j’ai vécu. Quand on change de milieu, on n’a pas les codes. Parfois on rompt totalement avec son ancien milieu, on coupe tous les ponts ; c’est ce qui m’est plus ou moins arrivé. Il n’y a plus de dialogue possible avec son ancien milieu. C’est tellement deux planètes différentes… Bobby, avec son nouveau milieu, n’a pas tous les codes, ne se sent pas complètement à l’aise parce qu’il se demande s’il est légitime. Il est très complexé, ce qui a été mon cas très très longtemps, et même encore un peu aujourd’hui.
Oui, il a honte de son prénom, de ses parents…
En effet, son prénom traduit ses origines, et il a honte de ses parents qui ont un langage très populaire. Dans le même temps il a un peu honte de lui-même car il ne se sent pas très à l’aise.
Sa relation avec sa future femme, Vic, est intéressante car elle est à l’opposé mais se sent prisonnière d’un monde trop parfait, elle s’ennuie. La solitude les rapproche, en fait.
Oui, et il est complexé par rapport à elle alors qu’il est beaucoup plus cultivé, et il n’arrive pas à se détacher de ce complexe d’infériorité.
C’est toute la subtilité de l’histoire, qui fait aussi intervenir des scènes très crues. Ce mélange est très prenant… Quand on a la possibilité de fréquenter plusieurs milieux sociaux, on se rend compte de l’authenticité du récit…
Merci, ça me fait plaisir. C’était vraiment difficile à écrire parce que ça se joue vraiment sur de toutes petites choses, par exemple le langage. J’aurais d’ailleurs voulu travailler plus là-dessus, mais je pense que c’est plus facile à faire en littérature. Son accent, par exemple, c’est aussi une mésaventure autobiographique. Quand je me trouve en société, souvent, dans un milieu qui n’est pas mon milieu d’origine, j’ai remarqué que mon accent de Montbéliard revient, et je pense que c’est dû au fait que je me sens mal à l’aise. Je ne peux absolument pas contrôler ça. Comme dans la BD, il y a une voix qui est moi sans être moi. En général j’ai perdu l’accent, mais il peut revenir très très fort tout d’un coup et ça peut être très spectaculaire (rires). C’est très bizarre, comme si je me dédoublais, sans devenir schizophrène pour autant.
Ce qui est intéressant aussi dans Bobby change de linge, c’est qu’il puise finalement dans ses racines pour raconter ses histoires, alors qu’il aurait pu s’imprégner des personnages qu’il a rencontrés et se moquer des habitudes bourgeoises…
J’ai été tenté de le faire mais j’ai trouvé plus intéressant de rester sur lui.
Il reste prisonnier de son milieu, en quelque sorte…
Voilà. Il est partagé aussi entre deux femmes, sa femme de la petite bourgeoise et une fille qui est artiste. Or, même si ce n’est pas clairement dit dans l’album, on peut supposer qu’elle vient d’un milieu populaire, comme lui. Tout cela est très symbolique, il reste déchiré entre ces deux mondes et il le restera jusqu’à la fin.
D’un point de vue graphique, vous avez cité Daniel Clowes parmi les auteurs que vous appréciez. On retrouve un peu de son style dans cet album, dans le ton de l’histoire aussi… avec des personnages parfois un peu froids, figés…
Je suis influencé par cet univers des romans graphiques américains, oui, c’est vraiment ce que je recherchais. J’aime beaucoup Chris Ware aussi, qui est mon grand dieu (rires). Ce que j’aime bien chez lui c’est qu’il y a des scènes muettes. Dans les toutes premières pages de l’album, lorsque Bobby arrive à Grenoble, il y a une scène comme ça, où le train passe un tunnel, et on sent que c’est le passage d’un monde à l’autre. J’ai joué sur les couleurs aussi pour montrer cela, on passe du rose au vert.
Avec Bobby change de linge, vous restez toutefois dans une histoire sociale sans insérer d’éléments fantastiques comme peuvent le faire les auteurs américains. Vous pourriez aller vers ce style ou vous êtes plus à l’aise dans le monde réel ?
Oui c’est ce que j’aime. Après, je pourrais dévier… Je trouve que mon album ne dévie pas dans le côté fantastique, mais dans le côté un peu mystérieux. Comme avec le beau-père, dont vous parliez tout à l’heure, dont on ne sait pas ce qu’il devient. C’est ça, le décalage. Après, j’aime bien David Lynch et autres, mais je pense que je ne ferais pas aussi bien qu’eux dans leur style.
Parmi les autres auteurs que vous avez cités en référence, figure Hergé…
Pour la ligne claire oui, qui n’implique pas seulement le dessin mais aussi la narration. Ce que j’aime, c’est quand on n’a pas besoin de retourner trois pages avant parce qu’on a perdu le fil. Plus c’est mystérieux, puis il faut, je pense, un récit clair, d’abord pour donner envie de lire l’histoire jusqu’au bout, et aussi pour que la richesse de chaque personnage ressorte bien. Si je fais un récit complexe avec des personnages complexes, ça devient un peu compliqué à lire.
La couverture illustre assez bien votre démarche…
C’est hyper précis, c’est ce que j’aime faire. En revanche, je ne me verrais pas dessiner à la Tintin, du moins ce genre d’histoires. Je me concentre sur le monde d’aujourd’hui et les thèmes de société.
Justement, avez-vous d’autres projets en cours ?
Il y a un deuxième album qui va sortir chez La Boîte à Bulles, bientôt, avec un dessinateur cette fois-ci, Maxime Péroz. Il s’agira d’une autobiographie mais de la sienne (rires). C’est une histoire très très intime, d’une relation amoureuse avec une Japonaise au Vietnam. Un gros pavé dont je suis content et qui s’appellera Big Bang Saigon.
Vous avez donc fait le scénario de son autobiographie ? Ce n’est pas courant…
Oui parce qu’il avait besoin d’aide, il n’arrivait pas à structurer son histoire. Il était confronté aux mêmes blocages que moi quand je faisais L’été 79. Avec mon expérience, et le recul que j’avais, j’ai pu canaliser tout ça, même si ça a été difficile parce qu’il y a eu des blocages qui ont résisté très très longtemps. On a travaillé trois ans là-dessus.
Hormis cette sortie prochaine, vous travaillez sur autre chose ?
Je reviens sur les thèmes gays, que j’avais abandonnés depuis trois livres. Je travaille sur un projet d’après le témoignage d’un gay de 70 ans qui a vécu une vie hétéro, avec une famille, des enfants. C’était quelque chose qui arrivait très souvent dans les années 1960 et 1970. Les gays ne pouvaient pas comme aujourd’hui avoir une vie au grand jour et menaient souvent une double vie. C’était un long parcours pour prendre conscience de ce qu’ils étaient, de leur identité. Le récit sera étalé sur 30 ans, ce qui me permettra d’aborder une époque que j’aime bien, par ses aspects vestimentaires, ses objets qui n’existent plus comme le téléphone (rires). Le plus intéressant, évidemment, reste le côté parcours de vie.
Ce sera toujours chez le même éditeur ?
Je ne sais pas, il n’y a rien de signé encore, je n’en ai même pas encore parlé. On verra.
Merci pour le scoop, en ce cas, et merci d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Bonne continuation !
Merci à vous.
Propos recueillis par Nicolas Raduget.
Interview réalisée le 29 octobre 2016.
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