Dans la bulle de … Thomas Mathieu

Nous sommes au 3C à Aix-en-Provence, 3C pour Café Culturel Citoyen. Un lieu atypique et très bien ancré dans la ville qui était le lieu idéal, lors des Rencontres du 9ème Art, pour accueillir l’exposition «Crocodiles». Celle-là même qui avait été annulée à Toulouse déclenchant toute une polémique. Quoi de plus naturel que de retrouver sur le lieu de l’évènement Thomas Mathieu, le créateur du Tumblr Projet Crocodiles et auteur de Crocodiles, pour parler harcèlement de rue.

Thomas Mathieu vernissage 3

©Nathalie Van Campenhoudt

Bonjour Thomas. Avant Les crocodiles, et avant même le Tumblr Projet Crocodiles, tu avais abordé le sujet de la drague d’un point de vue masculin avec Les Drague-Misères. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Bonjour. En fait Les Drague-Misères, c’est quelque part mon premier vrai album. Parce que Gaza était un collectif dirigé par un ami et Pipi rouge était un fanzine. J’avais un blog où je racontais des histoires un peu sentimentales, sexuelles ou de drague. Et des amis m’ont poussé à envoyer cela aux éditeurs. Je ne voulais pas me livrer complètement donc j’ai mis un peu des personnages de loups et de crocodiles. Et j’ai donc raconté mes histoires mais aussi des histoires d’amis que l’on m’a racontées. Un peu les déboires que l’on peut avoir quand on a vingt ans, que l’on n’a pas de copine et que l’on a très envie d’en avoir une.

Thomas Mathieu vernissage 2

©Nathalie Van Campenhoudt

Tu as donc pris le contre-pied, si on peut dire, de cette publication en réalisant le tumblr Projet Crocodiles.

Oui parce que c’est un point de vue très masculin Les Drague-Misères. Et du coup pour le Tumblr, je n’ai demandé qu’à des femmes de m’envoyer des histoires. Et il y avait cette thématique du harcèlement de rue qui m’avait vraiment frappé car je n’étais pas vraiment au courant. Á ce moment-là, avec le court métrage de Sofie Peeters, tout le monde a commencé à en parler.

Le facteur déclenchant pour choisir un tel sujet ?

Oui, cela a été l’élément déclencheur et pour pas mal de monde. Cela me paraissait intéressant car ce que je voyais, c’était plein de gens qui ne se rendaient pas du tout compte du phénomène. Et moi non plus avant ce court métrage. Et à côté de cela, il y avait les témoignages des personnes qui le subissaient. Elles subissaient d’ailleurs parfois des trucs très «trash». Ou moins, comme des personnes qui abordent constamment, constamment …. Des petits évènements qui sont usant et installent à force un climat malsain.

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©La Ribambulle

Quelles ont été les réactions de ton entourage ?

La réaction de mon entourage a été très positive en fait. Et très enthousiaste. Des copines m’ont envoyé des premières histoires pour que je puisse commencer. Mes amis me soutiennent, c’est gentil. Après dans un cercle un peu plus éloigné, il y a eu des personnes qui ne comprenaient pas tellement et qui trouvaient que ce n’était pas très drôle.

Á quel moment as-tu décidé d’en faire une BD ? As-t-eu du mal à «vendre» ce projet ?

Comme je suis auteur de bandes dessinées et qu’en plus je fais partie d’une génération qui est forte sur le web, les blogs et ce genre de choses, j’ai un peu l’habitude de commencer mes projets sur internet et ensuite de les proposer aux éditeurs. Et là, il se trouve que le Tumblr a bien marché. Du coup des éditeurs sont venu directement me démarcher. Nathalie du Lombard (NDLR : Nathalie Van Campenhoudt est adjointe de direction et éditrice aux éditions du Lombard) m’a envoyé un mail me disant qu’elle était intéressée. Nous nous sommes rencontrés. Elle était très enthousiaste sur le sujet et me laissait vraiment libre sur la forme de l’album. C’est elle qui a eu l’idée de faire la tranche verte. Une idée qui m’a un peu convaincu d’aller chez elle.

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©La Ribambulle

Comment as-tu vécu l’annulation de l’exposition dans les rues de Toulouse en Novembre 2014 ?

Je l’ai vécu un peu bizarrement. J’étais un peu spectateur de ce qui était en train de se passer. Déjà, je n’étais pas sur place et je ne comprenais pas forcément tous les tenants et les aboutissants. C’était un peu politique. Il y avait un camp UMP «manif pour tous» et un camp P.S/ Écolo. Du coup, c’est assez logique que le camp P.S/ Écolo soit plus ouvert au féminisme que l’autre. Ensuite, c’est parti dans tous les sens. Les médias ont repris l’info et c’était un peu paniquant. Je voyais le truc m’échapper des mains. Et en plus, comme cela vient de témoignages de vraies personnes, c’était très malaisant de voir d’autres personnes dire que c’était vulgaire, trop cru ou quelque chose comme ça. Alors que ce sont des histoires qui sont vraiment arrivées. On ne peut pas dire à ces victimes : «Chut ! Faut pas en parler !». Des fois, cela devenait n’importe quoi. Il y a même eu un bref passage à la télé où on en a parlé comme une bande dessinée pour enfants. Un peu comme Tous à poil. Alors que non, ce n’est pas une BD pour enfants.

Une polémique qui a servi l’album et au-delà, l’idée qu’il défend ?

En tout cas, cela a servi l’album car du coup beaucoup de gens en ont parlé. Cela a éveillé la curiosité. Peut-être qu’il y a également eu un «embrouillement» sur le message. Heureusement que cela n’a pas duré trop longtemps et que tout a été dissipé.

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©La Ribambulle

La preuve, il y a aujourd’hui cette exposition, bannie de Toulouse, ici à Aix.

Oui ! Et dans un café engagé, c’est encore mieux !

Si je te dis qu’on peut considérer Les crocodiles comme une BD d’utilité publique, tu me réponds quoi ?

Ah ben !! Merci ! (Rires)
Mais en fait, je me pose réellement des questions par rapport à cela. Sur les thématiques féministes, les médias et aussi les créations d’auteurs contribuent énormément, je pense, à forger la mentalité des gens. Du coup, je pense que cette création va dans le sens positif.

Cet album s’adresse aux femmes mais aussi et surtout aux hommes. Il est conseillé de le lire en essayant de se mettre à la place d’une femme. Á condition d’avoir un minimum d’empathie ! Aurais-tu un autre conseil à donner aux hommes qui aimeraient lire la BD mais qui n’osent pas ?

(Rires)
En fait, il y a quelque chose qui peut faire un peu peur. C’est le côté tous des crocodiles et/ou le côté toutes des jeunes femmes victimes. Á l’intérieur de la BD ce n’est pas comme cela. Il arrive aux hommes d’avoir le beau rôle. Il arrive que ce soit un malentendu. Les femmes ne sont pas passives en train de se faire agresser. Il n’y a pas ce côté essentialiste : les femmes sont toutes des victimes et les hommes tous des agresseurs. Il ne faut pas se buter à l’apparence du crocodile pour l’homme. Elle est intéressante. Et soyons honnête, on vit un peu avec ces clichés-là ! L’homme, c’est celui qui doit aller draguer et la femme doit attendre passivement. Ça n’est déjà plus exactement la réalité mais c’est un peu difficile d’en sortir réellement. Et là, dans cela on a un peu un miroir ou un aspect de cette relation déséquilibrée que l’on ne voit pas habituellement et qui est réellement problématique.

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©Le Lombard/Thomas Mathieu

Tu vas continuer sur ta lancée ou faire autre chose ? Car à la fin de l’album, il y a une liste de conseils dessinés en cas de harcèlement ou de situations gênantes.

En ce moment, je me questionne un peu. Je ne sais pas trop où je vais aller. Il faut aussi que fasse de nouveaux projets et en même temps je n’ai pas envie d’abandonner totalement le blog. En ce moment, c’est un peu flou. Par contre, beaucoup de gens m’ont demandé de traduire le blog en anglais. Et ça c’est plus ou moins fait, donc les planches seront aussi en anglais.

Merci Thomas d’avoir répondu à nos questions.

Merci à toi !

Propos recueillis par Stéphane Girardot.

Interview réalisée le 10 avril 2015.

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Description de l'auteur

Rédacteur / Secrétaire / Community Manager

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