Dans la bulle de… Tristan Roulot et Patrick Hénaff

Ventes à découvert, subprimes… D’aucuns trouveront des résonances barbares à ces mots. Cependant, ils font partie d’un vocabulaire précis que les économistes utilisent chaque jour. Et connaitre les arcanes de l’économie n’est pas chose aisée. Les maîtriser et savoir les expliquer au simple quidam à travers une bande dessinée en est une autre. Ce défi, Tristan Roulot et Philippe Sabbah l’ont relevé de fort belle manière avec Hedge Fund qui vulgarise la terminologie financière afin de la rendre la plus accessible possible. Cette série, superbement illustrée par Patrick Hénaff, a su s’imposer dans la collection Troisième Vague du Lombard comme un des meilleurs thrillers financiers. Analyses des comptes à Angoulême avec Tristan Roulot et Patrick Hénaff. « Money, money, money… In the rich man’s world ! »

2016 © La Ribambulle

Bonjour Patrick. Tu as déjà travaillé avec Tristan pour Le Testament du Capitaine Crown. Comment as-tu abordé la série qui est complètement différente mais surtout contemporaine ?

PH : Bonjour. Là c’est purement contemporain, très urbain et architectural. Du coup, dès le départ on s’était dit – enfin moi je m’étais dit – que ce qui correspondait le mieux à cette histoire-là était un traitement plus froid, moins texturé, moins organique que sur l’histoire du pirate. Donc, j’ai un peu orienté mon dessin pour que justement il soit beaucoup plus propre, soigneux avec des traits à la règle. Très, très clean voire un peu froid mais cela correspondait à ce que l’on voulait représenter.

Bonjour Tristan. Hedge Fund est aux antipodes de Goblin’s dont tu es également le scénariste. Comment ce projet s’est-il monté ?

TR : Bonjour. Alors la petite histoire derrière Hedge Fund, c’est que cela vient d’une amitié au départ. Puisque le co-scénariste avec qui je travaille – Philippe Sabbah – est un copain, un copain d’escrime. On faisait de l’escrime ensemble. Et il me parlait de son métier de financier. Il a été trader et il est passé par tous les métiers de la finance – à peu près – jusqu’à être gestionnaire de fonds de gestion. Et donc voilà, je me suis dit que ce serait intéressant d’en faire une BD et de raconter tout cela au grand public, tous ces petits rouages que l’on ne connait pas vu de l’extérieur. L’idée est venue de là. Et après, la crise des Subprimes en 2008 a été le déclencheur. A ce moment-là, tout le monde commence à s’intéresser, tout le monde veut comprendre ce qui s’est passé. Et la BD est peut-être le meilleur médium pour vulgariser quelque chose avec l’appui justement du dessin et un côté thriller. Donc le projet a commencé à se mettre en place avec ça. Avec Patrick, on venait de terminer Le Testament du Capitaine Crown. On s’est dit : « Sur quoi on enchaîne ? » Je lui ai parlé du projet. Il a trouvé cela intéressant et à ce moment-là, on a démarré.

Hedge Fund #1 © Le Lombard

Cela parait simple.

TR : Oui, si on veut. Le démarrage a été compliqué parce qu’on avait une approche assez radicale. On ne voulait pas de course poursuite, pas de coup de flingue, pas trop de cul. Quelque chose de vraiment branché finance, quasiment… comment dire… pas très réaliste.

Il y avait donc à la base une véritable envie de donner une connaissance du monde financier – par la vulgarisation – à n’importe quel quidam ?

TR : Oui, sans aller dans les excès forcément. Sans pointer du doigt tous les défauts du truc. Juste présenter un tableau assez fidèle d’une réalité qui, en elle-même, est dérangeante quand même. Sans aller chercher plus loin que cela. Le sujet se suffit à lui-même. C’était ça notre pari.

En même temps, vous dénoncez un peu – ce qui est osé – ces manipulations financières et les traders ?

TR : On a eu justement de grosses discussions avec Philippe. On n’est pas toujours d’accord sur notre lecture des événements. On confronte cela avec nos arguments et on arrive à quelque chose qui reste critique mais argumentée. C’est fidèle à ce qui se passe. Les éléments que l’on décrit se sont passés, se sont déroulés et donc on propose des interprétations sur la base de ces événements-là.

Patrick, est-ce toi qui as eu l’idée de faire ces doubles planches d’introduction assez frappantes ?

PH : Oui, c’est venu dans le premier tome où on avait un peu un zooming. Dans l’introduction, on commençait à parler de la dimension planétaire de la finance qui est complètement interconnectée et le fait qu’elle affecte un peu tout le monde sur la planète. Donc, il y a eu cette idée de zoomer petit à petit dans les premières pages du premier tome. Et le fait d’avoir une « double splash » donnait un peu ce contraste entre un rétrécissement de la case et le fait qu’on grandit. Et à un moment où on est plus proche du sujet, quand on tourne la page et qu’en fait on a deux pages – ce qui est quand même assez rare dans la bande dessinée franco-belge, qui offre aussi un confort et génère un effet visuel que les gens se permettent assez rarement dans la BD franco-belge – cela donne un rendu percutant. Cela marche vachement bien. Donc du coup, on a décidé de le garder pour le tome deux, le tome trois. Comme une espèce de marque de fabrique de Hedge Fund qui vient annoncer un petit peu après la couverture, relancer l’histoire. Je trouve que cela marche vraiment bien. Particulièrement pour cette histoire-là !

Effectivement, c’est quelque chose qui marque.

TR : Il y a comme un lever de rideau et on découvre le territoire d’opération. Cette image, du fait de la taille et de l’importance qu’on lui accorde, résonne longtemps. Donc après tu peux avoir des petites cases parce que tu as encore comme une sorte de mémoire visuelle qui va durer vingt pages. Après on retrouve ce plaisir graphique, dans les doubles pages sur fond noir, qui est relancé une nouvelle fois à ce moment-là pour résonner jusqu’à la fin de l’album. Il y a comme des couches qui se superposent. Parce que sinon, il y a quand même essentiellement des gens qui parlent, des bâtiments. Il fallait trouver une façon d’avoir un intérêt pour la narration.

Hedge Fund #2 © Le Lombard

Tristan, comment as-tu organisé ton travail avec Philippe Sabbah qui t’a apporté la matière dans le domaine financier ?

TR : D’abord, tu crées des personnages et tu crées des interactions entre eux. Tu crées une trajectoire pour le héros. Est-ce qu’il part du haut ou du bas ? Qui est ce mec-là ? D’où vient-il ? Tu crées son histoire personnelle qui définit sa psychologie et comment il va pouvoir réagir face aux évènements. On dit que c’est un mec arrogant donc il va pêcher par cet excès-là. Il pensait qu’il était le meilleur mais il va tomber sur des mecs bien plus forts que lui. Après, je m’appuie sur Philippe car je lui dis que j’ai besoin que notre héros monte une arnaque pour faire tomber tél mec et par un gros coup de cash. « Comment on se débrouille ? » Il me propose différents trucs. « On pourrait faire ci, on pourrait faire ça ! » Jusqu’à ce que l’on trouve le mix parfait entre notre besoin pour l’intrigue, les besoins rythmiques quasiment et une réalité de la finance. Des choses que l’on connait, que l’on a déjà vu comme, par exemple, pour le tome deux où il y a la Pyramide de Ponzi. Donc, il faut décrypter la Pyramide de Ponzi, savoir comment notre héros peut faire une Pyramide de Ponzi, à quel moment on peut la placer et comment on la construit. Tout cela vient de beaucoup de discussions avec Philippe.

Tristan a évoqué l’arrogance de Franck Carvale, le héros. D’un point de vue graphique, Patrick, comment as-tu posé le personnage ?

PH : Je suis parti dans plusieurs directions. Au tout début, il y a eu beaucoup de discussions sur ce à quoi il devait ressembler et quelle tête il devait avoir. Il devait rassembler plusieurs choses. Des origines qui sont modestes, il a une grosse ambition et en même temps c’est un trader qui doit inspirer la confiance à d’autres. Il faut quand même qu’il soit beau, attirant. J’ai trouvé un visage qui synthétise un peu tout ça. Ça n’a pas été très simple au départ. Puis on s’est fixé sur le visage que l’on connait maintenant. Et puis en fonction de son évolution dans l’histoire, ses traits – sans changer véritablement – reflètent l’assurance qu’il prend ou les claques qu’il prend dans la gueule. Il y a un petit côté évolutif en fonction de son autorité dans l’histoire.

TR : Il commence un peu rond d’ailleurs comme un gamin mal dégrossi. Et à la fin, il est beaucoup plus costaud. Il est beau gosse et il porte bien le costard.

Hedge Fund #3 © Le Lombard

Il a fait un peu de taule aussi….

TR : Oui, il y a un peu de taule aussi.

PH : Tu as l’impression qu’il est plus dur, plus froid. Il change un peu.

Il y a un autre fait intéressant dans le dernier tome : le rôle déterminant de Kate qui sort l’arrogant de son impasse. Un hommage à la femme dans ce monde si cruel ?

TR : C’est une idée qui était présente dès le premier tome. Une idée très bien donnée par Régis Loisel, avec qui on partage l’atelier. Il disait : « T’as besoin d’une nana pour ton histoire. Il faut qu’il y ait une histoire d’amour. C’est hyper important. » Alors que moi, j’ai plutôt tendance à rester entre mecs naturellement. Parce que c’est ce que je connais le mieux. C’est comme ça ! J’ai toujours peur de ne pas traiter les femmes à leurs mesures et de rater mes personnages féminins. Pour Kate, je me suis beaucoup inspiré de ma femme. Celle-là, je la connais. (Rires) Là je me dis : « Ah ! Comment je fais ? » Parce que le tome 1 était quasiment déjà écrit. On s’est dit que ce serait sympa de faire intervenir cette colocataire qui est avec lui et qui, en plus, est un peu autoritaire au début. Finalement, le mec a du succès et tout d’un coup il lui plait. Le fait de la présenter comme une fille un peu banale et de la faire se révéler au tome 3 pour sauver son mec en fait, était une idée assez cool.

Hedge Fund #3 – Page 8 © Le Lombard

Un bon effet de surprise.

TR : Oui ! Ça permet aussi de faire changer Carvale. Du coup, il essaye de devenir responsable et de devenir un mec bien car il a un gamin. Il faut qu’il soit un bon père. Cela rajoute un peu de chair à tout cet univers qui est un peu inhumain et froid. Tu rajoutes la vie et ça refleurit vite en fait. Les priorités changent.

Tristan, nous avons évoqué en off qu’il y avait un tome 4 sur les rails. Peux-tu nous en parler ?

TR : Oui, on peut en parler. La série a bien marché et on a tout le confort maintenant pour traiter des sujets avec le temps qu’on veut leur accorder. On sait qu’on partait sur les bonnes choses mais on s’est demandé si on faisait encore un cycle de trois tomes. Et on s’est décidé pour les diptyques parce qu’en deux fois quarante-six pages tu as l’espace pour bien traiter un seul sujet. Dans la trilogie, nous en avons traité trois différents. C’était finalement des « one-shot » à différents niveaux de zoom par rapport à l’économie. Là, on va pouvoir traiter un seul sujet en deux tomes avec des personnages que l’on connait déjà et donc on va donner plus de souplesse. Ce qui est un luxe très appréciable que permet le fait d’avoir une série qui fonctionne. On va partir un peu à travers le monde et envisager l’impact de la finance sur différents relais de l’économie comme l’agriculture par exemple.

Toujours avec Franck Carvale donc.

TR : Oui, toujours avec Franck. Il va essayer de reconquérir sa copine qui, à la fin du tome 3, lui dit qu’il est encore trop tôt pour qu’ils se remettent ensemble. Il va donc essayer de montrer patte blanche, qu’il a changé, qu’il est devenu un financier responsable. Il va essayer d’investir dans des choses plus humanitaires, de faire de la finance pro-écologique. Sauf que cela ne dégage pas d’argent. De fait, le « board » du Hedge Fund lui dit qu’il va dégager parce qu’il ne fait pas assez de profits. Et là… suspense !

Hedge Fund #3 – Page 5 © Le Lombard

Patrick, je rebondis sur ce que vient de dire Tristan. Vas-tu aborder ces diptyques de manière différente ?

PH : On a d’ores et déjà changé de méthode de travail. Sur les trois premiers tomes, on travaillait en parallèle avec Tristan – comme on est dans le même studio – qui me donnait des groupes de huit planches ou plus. Je faisais les pages et il y avait un retour, qui me faisait évoluer dans l’histoire à peu près au même rythme. Autant là, sur les tomes 4 et 5 – puisque c’est un diptyque – j’ai l’intégralité du tome 4. Je peux donc découper tout l’album et le faire tout d’un trait. On n’a jamais travaillé comme cela. C’est un truc tout nouveau. C’est une nouvelle expérience un petit peu, que je vais tenter, qui va me donner plus de recul sur l’histoire et me permettre de voir plus loin. Je vais voir ce que ça donne mais pour l’instant ça a l’air de marcher en termes de facilité, de fluidité dans le récit. Ça, c’est ce qui change. Pour le dessin, je vais garder les codes posés dans les trois premiers albums parce que cela convient pas mal au sujet que l’on traite. Cela semble marcher et plaire aux gens.

Vous avez d’autres projets en route ?

TR : Avec Corentin Martinage sur Goblin’s. Puis après, il y a toujours des petits projets qui se montent, qui aboutiront ou pas. On en parlera le moment venu.

Patrick ?

PH : Moi je travaille sur le tome 4 de Hedge Fund et il y a le cinquième derrière. Je suis occupé pendant des mois.

Merci Messieurs d’avoir répondu à nos questions.

TR & PH : Merci à toi.

Propos recueillis par Stéphane Girardot.

Interview réalisée le 28 janvier 2016.

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