Dans la bulle de… Rony Hotin

Le 15 mai 2018 a eu lieu la remise du Prix Première Planche décerné par les étudiants de l’I.U.T d’Aix-en-Provence dans le cadre de la 15ème édition des Rencontres du 9ème Art d’Aix-en-Provence. La récompense a été attribuée cette année à la série Momo de Jonathan Garnier et Rony Hotin publiée aux éditions Casterman. L’évènement s’est déroulé dans les locaux de la librairie La Bédérie en présence de l’illustrateur Rony Hotin. Une belle occasion pour La Ribambulle de rencontrer ce jeune auteur BD issu du monde de l’animation qui s’est transformée en un très grand moment et un très bel échange avec un personnage d’une gentillesse et d’une humilité qui n’ont d’égal que son immense talent. Bonne lecture.

© La Ribambulle

Bonjour Rony. Tu es un jeune auteur BD mais tu as déjà une carrière impressionnante, où tu as été primé, en animation. Peux-tu nous la décrire succinctement ?

Bonjour. En effet, j’ai d’abord eu la chance de conclure mes études à l’école de l’image Gobelins par la plus belle des consécrations : l’obtention d’un Cristal pour un meilleur film de fin d’étude reçu au Festival International du Film d’Animation d’Annecy en 2010. Ce qui rend évidemment les choses plus faciles quand on espère avant tout s’imposer dans le monde de l’industrie du cinéma d’animation en tant qu’auteur. Par chance, il s’agissait en plus d’un second prix pour moi car j’y avais reçu l’année passée un prix SACD pour un projet de court métrage professionnel. Ce premier m’avait permis d’être contacté une première fois par Walt Disney Studios alors que j’étais encore étudiant. Le second m’a amené à être recontacté une fois diplômé par Disney avec qui j’ai pu faire mes premiers pas en tant qu’auteur de bibles graphiques et créateur de personnages pendant deux ans. En 2012, j’ai reçu un Audi Talent Award pour mon projet de court-métrage professionnel que j’avais continué à développer parallèlement. Je l’ai réalisé à Valence puis j’ai eu l’honneur de le voir remporter de supers prix à l’international également. En 2014, j’ai rejoint l’école de l’Atelier de Sèvres en tant qu’enseignant afin d’y transmettre ma passion pour la mise en scène. Puis, j’ai travaillé en tant que storyboarder sur deux long-métrages d’animation récompensés aux Césars, Le Petit Prince et Sahara. J’ai par la suite été amené à intervenir sur des projets de longs-métrages, de courts-métrages, de clips musicaux en tant qu’auteur graphique ou consultant pour des studios étrangers comme Cartoon Network ou encore sur des projets intimes de personnalités comme James Huth (Brice de Nice) et Paul McCartney.

Momo #1 © Casterman / Garnier / Hotin

Comment en es-tu venu à la BD ?

Jonathan Garnier (mon co-auteur sur Momo) m’avait contacté à l’époque où il était éditeur chez Ankama Éditions. Il m’avait proposé un accompagnement sur l’un de mes projets à la seule condition que je sois prêt à le réaliser sous forme de BD. Il avait été sensible à mon souhait primordial de raconter des histoires. Un jour, il m’a soumis un projet personnel qui lui tenait à cœur : Momo. Son style d’écriture juste, très visuel et naturel m’a beaucoup plu. Malgré l’appréhension d’un nouveau format, j’ai très vite visualisé le plaisir que je prendrais à réaliser cette BD.

Justement, comment s’est faite la rencontre avec Jonathan Garnier ?

Principalement par mail. J’avais un blog que je tenais régulièrement à l’époque sur lequel je partageais des aperçus de mes différents projets en cours.

Quel(s) élément (s)t’as (t’ont) le plus choqué entre les deux univers, Animation et BD, dans lesquels tu évolues aujourd’hui ?

Donner vie à ses personnages en y insufflant l’illusion du mouvement me fascinera toujours. C’est ce qui me plait le plus en animation mais il faut faire preuve de beaucoup de patiente ! Quand un auteur simplement désireux de raconter ses histoires réalise qu’il faut entre douze et vingt-quatre dessins pour une seconde d’animation, cette forme d’expression peut vite sembler ingrate. En BD, c’est le contraire. Ce genre de contrainte n’existe pas. On peut mettre en image l’équivalent d’un scénario de long-métrage en quelques mois quand il faudrait cinq à dix ans en cinéma d’animation. Ce contraste est pour moi saisissant !

© Casterman / Garnier / Hotin

Quels sont les points qui t’ont attiré dans le scénario de Momo ?

La promesse d’un retour en enfance (et cela même en tant qu’auteur), ressentir l’insouciance qui nous accompagnait petit, la mise en avant de nos zones rurales, le tissu social qui y règne « dernier rempart » contre l’isolement, les années 80/90 et le rapport humain avant l’avènement d’internet. J’étais nostalgique d’une certaine époque. Je sais que d’autres le sont également et même si tout le monde ne l’est pas, un besoin de retour aux sources peut être ressenti un jour ou l’autre. L’idée de co-réaliser une œuvre accompagnant les lecteurs désireux de se ressourcer fait partie des points qui m’ont le plus stimulé.

Graphiquement, on ne peut s’empêcher de penser à Ponyo d’Hayao Miyazaki ou encore Lettre à Momo d’Hiroyuki Okiura mais tu m’as confié que ce n’était pas la principale source d’inspiration ?

En animation, on nous apprend à être de vrais caméléons, s’imprégner d’une histoire, visualiser la cible et décider du style qui sera le plus à même de servir les intentions principales. Momo étant une histoire qui me renvoyait aussi à ma propre enfance, il m’était impossible de créer son univers graphique et de développer sa mise en scène sans penser à la multitude de séries animées avec lesquelles j’ai grandi. Donc non, ni Ponyo, ni Lettre à Momo n’avait besoin de faire partie de nos références car dès le début j’ai plutôt pensé à Rémi sans famille, Princesse Sarah, Les quatre filles du docteur March, etc… De vieilles séries animées mettant à l’honneur de jeunes personnages malmenés par la vie et résistant tant bien que mal. Il s’avère que ce genre de productions utiles au développement de mon empathie et de ma sensibilité petit nous venait du Japon, tout comme l’une des références principales de Jonathan, une petite fille de 4 ans nommée Miräi-chan et photographiée par Kotori Kawashima. Avec tout ça, nous avions déjà largement de quoi faire. Mais je comprends pourquoi Momo fait penser à Ponyo. Comme elle, il s’agit d’une enfant rousse au fort caractère qui vit en bord de mer. Momo était brune dans mes premiers croquis mais son caractère ne s’en dégageait pas assez. Quand on l’a fait rousse, on s’est dit : « Ça y est ! On la tient. » Peu importe que le public fasse un rapprochement avec Ponyo, on connait notre Momo et ce qu’on veut en faire. Elle est unique et le lecteur honnête le reconnaitra !

Dédicace lors de la remise du Prix à La Bédérie © La Ribambulle

Ce qui est extraordinaire, c’est le fait que ton dessin reflète vraiment ce que tu es ? Cela tient un peu de tes origines aussi ?

En fait, nos souvenirs mutuels sont venus complétés nos références artistiques. Jonathan a grandi en Normandie et son enfance lui a largement inspiré le quotidien de Momo. De mon côté, quand j’ai réalisé que je pouvais autant me servir de mes souvenirs d’enfances passés auprès de mes grands-parents dans les campagnes Guadeloupéenne et Martiniquaise pour assimiler les différents personnages de son histoire, je m’en suis donné à cœur-joie. Et oui j’ai de la famille sur les deux îles ! De l’affect pour les personnages a donc naturellement découlé et c’est une consécration en tant qu’auteur/dessinateur d’apprendre que son trait puisse parler pour soi.

Tu as plus une culture Animation et ta référence en bande dessinée se situe auprès d’un certain… Jérémie Moreau. Pourquoi ?

Jérémie et moi étions dans la même classe aux Gobelins. On a co-réalisé notre film de fin d’études ensemble avec quatre autres camarades tout aussi talentueux (Gaëlle Thierry, Maëlis Vallade, David François et Baptiste Rogron). On a également tenté de s’implanter à Londres ensemble avant de se retrouver sur Valence où il m’a beaucoup aidé à réaliser mon premier film professionnel. Et pendant tout ce temps, il n’a jamais cessé de me vendre les avantages de la bande dessinée. D’ailleurs, je me souviens d’un soir où nous avions quitté le travail plus tôt avec mon équipe pour retrouver Jérémie à l’une de ses premières cessions de dédicaces pour Le Singe de Hartlepool. J’ai pu le voir dans son autre élément, rencontrer son public, puis j’ai lu sa BD et j’ai réalisé tout ce qu’il m’avait toujours dit. J’ai eu l’impression de sortir d’une salle de cinéma en refermant son bouquin et je l’ai beaucoup félicité. Plus tard, quand le projet de Momo s’est présenté à moi, je me suis naturellement tourné vers lui pour avoir des précisions et des conseils. Le connaissant bien, je savais qu’il était le mieux placé pour m’orienter et m’aider à éviter les pièges dans lesquels les auteurs venant de l’animation ont tendance à tomber par exemple. Je lui dois donc beaucoup et je suis très content de tout ce qui lui arrive. Mais je n’ai pas pensé qu’à Jérémie avant de me lancer. Il y avait d’autres artistes qui étaient avec moi aux Gobelins et pour qui l’illustration et la BD avaient toujours fait partie de leur vie comme Claire Fauvel, Ulysse Malassagne et Ugo Bienvenu. Ils ont tous joué un rôle sans le savoir dans ma prise de décision.

Prix Première Planche 2018 © La Ribambulle

Que ressens-tu en regard du nombre de prix remportés par votre création ?

Ça fait du bien à l’auteur que je suis. C’est encourageant pour la suite mais le plus prestigieux des prix ne vaudra jamais l’un des plus beaux retours que j’ai pu recevoir de la part d’un lecteur : « C’est fou, depuis que j’ai lu Momo avec mon fils, on a l’impression d’être passé de trois à quatre à la maison. »

Même si je connais la réponse, est-ce qu’il y aura une suite pour Momo ?

On aimerait bien. On en parle afin de trouver une suite possible à l’aventure de Momo. L’envie est là mais on manque respectivement de disponibilités avec Jonathan.

Tu m’as également confié que nous pourrions la revoir sous un autre médium ?

Un grand groupe à soumis à Casterman son envie de voir Momo sous un autre format mais je ne peux pas en dire plus malheureusement. Car comme souvent dans le monde de l’audiovisuel, la volonté ne suffit pas à concrétiser ce genre de projet. Donc croisons les doigts, ce serait super en tout cas!

Quels sont les projets sur lesquels tu travailles en ce moment, même s’il ne s’agit pas de BD ?

Aujourd’hui je travaille sur un nouveau long-métrage franco-canadien réalisé par Ted Ty, un ancien des studios Disney et Dreamworks, aux côtés duquel je continue d’apprendre beaucoup de choses. Je développe également mon premier long-métrage en tant que réalisateur. Il sera produit par un studio français. Comme souvent là aussi, il s’agit de projets majeurs stimulants qu’il ne faut pas hésiter à compléter par d’autres car il pourrait autant voir le jour prochainement comme ne jamais se concrétiser. C’est propre à notre métier et ce n’est pas une mauvaise chose car ça nous apprend à nous renouveler sans cesse.

Quelles ont-été les principales difficultés que tu as rencontrées dans la réalisation des deux tomes de Momo ?

La minute d’animation coutant très chère, l’animation nous apprend la rigueur, à anticiper nos tâches et les éventuelles problématiques que nous pourrions rencontrer des semaines, des mois, des années à l’avance. Imposer cette rigueur afin d’éviter toute dépense d’argent ou d’énergie inutile a été la plus grande difficulté que j’ai rencontrée sur Momo car ce besoin d’assiduité a pu être vécu comme une contrainte par mes collaborateurs.

Merci Rony d’avoir répondu à mes questions et à bientôt pour de nouvelles aventures.

Merci à toi.

Propos recueillis par Stéphane Girardot.

Interview réalisée le 31 août 2018

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Rédacteur / Secrétaire / Community Manager

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