Dans la bulle de… Loïc Verdier

Par | le 21 décembre 2018 |

En ce 6 décembre de l’an de grâce 2018 avait lieu une rencontre-dédicace avec Loïc Verdier à la très bonne librairie d’Aix-en-Provence La Bédérie. À cette occasion, le dessinateur de La Farce des Hommes-Foudre, paru aux éditions Casterman, a très gentiment accepté de répondre à quelques questions de la Ribambulle dont nous vous livrons le contenu. Même si nous sommes très loin du pays Kham et des tribus tibétaines Khampas, vous constaterez que la passion avec laquelle l’auteur en parle vous transportera immédiatement sur les lieux à leurs côtés !

Loïc Verdier © 2018 La Ribambulle

Bonjour Loïc. Avant La Farce des Hommes-Foudre, qui est ton premier « long métrage BD », tu as fait pas mal d’autres productions plus courtes. Peux-tu nous en parler avant que nous rentrions dans le vif du sujet ?

Bonjour. Avant de m’attaquer à La Farce des Hommes-Foudre, je publiais des BD courtes pour un éditeur disons indépendant qui s’appelle The Hoochie Coochie et qui marche dans les pas de L’Association. C’est-à-dire que c’est un éditeur qui privilégie la créativité sur tout autre critère. Avec eux, j’ai donc publié des récits courts entre une et dix pages. J’ai également publié avec un collectif qui s’appelle Onapratut où j’avais participé à un collectif sur les Pieds Nickelés quand ils étaient tombés dans le domaine public. J’ai aussi participé à un autre collectif qui s’appelait Une autre image. J’ai fait cela pendant une dizaine d’années en même temps que j’étais salarié d’une organisation internationale qui s’appelle l’O.C.D.E (Organisation de coopération et de développement économiques) et qui fait des statistiques économiques. J’ai donc été rédacteur/journaliste pour l’O.C.D.E pendant près de dix ans en fait et, en parallèle, je publiais des récits courts comme on fait des courts métrages dans le cinéma. Pour m’entraîner, me faire la main et tester des trucs sans aucune considération économique. Ce qui est très bien. Je viens de là. Ce que je dis souvent pour décrire L’Association est que c’était pour moi un des chocs dans mon âge adulte qui m’a donné envie de faire de la BD. En privilégiant la créativité sur toute autre considération et en abordant tout type de sujet : politique, philosophique, psychologique… tout ce que l’on veut ! Et en utilisant des manières de raconter qui sortent de l’ordinaire. Alors La Farce des Hommes-Foudre est un récit plutôt classique, c’est-à-dire d’aventure historique. Car je n’ai pas envie de me priver de quoi que ce soit. J’aime aussi cela ! Et ayant grandi à l’étranger, dans plein de pays et notamment en Asie, j’avais très envie d’en parler. De retranscrire des émotions vécues dans mon enfance et mon adolescence.

© 2018 Casterman

L’élément déclencheur qui a amené cet album est une rencontre fortuite avec Matthieu Alexandre, grand fan du Tibet également ?

En fait, Matthieu a été le déclencheur principal. Mais au tout tout début pour moi, il y avait des documentaires télé que j’avais vus sur les nomades tibétains de la région du Kham, les Khampas. J’étais fasciné. C’était d’abord un choc visuel parce qu’ils ont des gueules de bad boys avec des chapeaux de cow-boys. Au début, j’avais du mal à identifier dans quelle région du monde on était. Et puis j’entends la voix off dire qu’on est au Tibet… Whaou ! Je continue à regarder. Ils ont ces costumes avec des peaux de léopards des neiges, des grands chapeaux, des lunettes de soleil, des bijoux de cheveux chez les hommes qui ont les cheveux longs aussi. Et puis des visages émaciés avec des mentons carrés… pas du tout l’image habituelle que l’on peut avoir des Tibétains ! Les femmes ont des bijoux incroyables avec des blocs d’ambre, de corail, de turquoise… C’est presque de la science-fiction, c’est presque Star Wars ! C’est ce qui me plait aussi. J’ai toujours aimé les documentaires ethnologiques parce que toutes les façons de vivre différentes de la nôtre m’intéressent aussi. C’est-à-dire comment d’autres peuples s’organisent en société. En général, ce sont des sociétés plus petites que les nôtres, donc pas inscrites dans la mondialisation, etc. C’est cela qui m’intéresse. Comment ils font, quelles sont leurs coutumes, leurs façons de vivre ? Car, comme on le sait, c’est très relatif tout cela. Comme notre société engendre beaucoup de difficultés et de souffrances, nos sociétés de masse on va dire, c’est toujours intéressant d’aller voir ailleurs. En même temps, je ne voulais pas être dans l’angélisme et je voulais mettre en question, même chez ce peuple de nomades Khampas qui est très peu connu, ses contradictions internes. Et notamment, ce personnage, le Dolma, en est un parfait exemple. On peut avoir envie de voyager, d’exotisme et avoir envie de remettre en question sa propre civilisation en allant voir d’autres peuples. Mais, selon moi, tous les peuples doivent avoir une capacité d’autocritique sur leurs propres traditions. Alors ce n’est pas à nous de les forcer à le faire mais c’est à chacun de le faire chez soi et au contact des autres. C’est aussi ce que j’essaye de faire dans cette BD.

La Farce des Hommes-Foudre – Cases page 18 © Casterman

Si tu abordes les contradictions du peuple tibétain, à travers Albertus le beatnik européen, tu critiques également notre société.

C’est ça. L’idée est d’avoir l’esprit critique sur notre manière d’être, etc. C’est un tout petit peu politisé quand même. La période s’y prête pas mal. On le voit aujourd’hui. Pour moi, c’est quelque chose que j’ai toujours en tête et qui m’intrigue. Sans être trop partisan, j’ai toujours eu du mal à m’engager dans un parti ou quelque chose comme ça. En tous cas, avoir un questionnement politique sur le monde, c’est-à-dire comprendre d’où les choses viennent, pourquoi elles sont comme cela, je pense que c’est un travail permanent et je trouve que c’est toujours bien de le faire. Parce qu’il y a aussi une tendance dans l’air du temps à nous désengager. Cela arrange peut-être certaines personnes au pouvoir. Si on est dans la logique de société de spectacle – tout en y participant – faire réfléchir avec ça, c’est bien.

Pour alléger le regard critique, tu as mis en place une fiction – où tu prends quelques libertés – basée sur des faits réels, rappelons-le, comme l’intervention de la CIA.

Ça, c’est vrai ! Il n’y a aucun doute là dessus. Ce qui était assez difficile en faisant cette BD était de choisir la part de réel et la part de fiction. Je ne voulais pas non plus faire un récit trop sérieux. Cela m’embête assez vite quand c’est trop sérieux ! Enfin, c’est surtout que je ne pense pas avoir la légitimité suffisante pour faire un récit comme cela. Je ne suis pas un spécialiste du Tibet. Ce qui m’intéresse aussi est l’imaginaire et la fantaisie. Donc, j’ai essayé d’en mettre pas mal. Et il a fallu faire des choix, ce n’était pas évident. Ne serait-ce que par respect pour tous ces Tibétains qui ont vécu cette guerre, la résistance contre l’invasion du Tibet. C’est ce que l’on peut lire dans le dossier graphique en fin d’album. C’est délicat d’être trop fantaisiste. Si on imaginait un auteur de BD tibétain qui parlerait de la Résistance en France avec De Gaulle et qui parlerait de ces questions avec pas mal de dérision, comment le prendrait-on ? On ne sait pas trop. Mais il ne faut pas non plus s’interdire d’explorer des terrains quand on a envie de voir ce qui s’y passe. Cela reste aussi ouvert. Enfin, je l’espère. C’est-à-dire que les bonnes histoires sont des histoires qui ne donnent pas toutes les clés aux lecteurs mais qui obligent les lecteurs à se questionner. Dans le personnage d’Albertus, il y a pas mal de moi. Mais pas seulement car parfois il dit des trucs… à un moment donné, il se confronte avec l’officier de la CIA et lui dit : « Moi les traditions, je m’en fous, j’m’en balance ! » Ce n’est pas mon cas. Je trouve que c’est intéressant de connaitre son passé pour mieux aller de l’avant comme le lui dit l’agent du gouvernement américain. Il est plus rebelle que moi. Peut-être qu’à son âge, j’aurais pu tenir des propos comme ça. Je n’en sais rien. Bien sûr, si les personnages ont un point de vue, cela ne veut pas dire que ce sont mes points de vue. Et ce qui est intéressant aussi dans une histoire, c’est également de confronter les points de vue. C’est cela qui fait une bonne histoire.

La Farce des Hommes-Foudre – Page 20 © Casterman

L’ensemble de l’album est dessiné au crayon. Au départ, tu souhaitais des couleurs assez pétantes mais en discutant avec Nicolas Vilet, le coloriste, vous avez opté pour des teintes plus douces afin de respecter le trait.

Oui, c’est tout à fait ça. Au début, j’ai mis pas mal de temps à savoir quelle technique j’allais adopter. Dans les BD courtes que j’ai faites, c’était un encrage à la plume. Normalement, je dessine à la plume et je fais un encrage à proprement parler. J’utilise de l’encre de Chine et j’aime beaucoup ça. Mais c’est très difficile en fait, il faut une précision incroyable. Cela m’est arrivé par exemple de faire un dessin pendant plusieurs jours et qu’à la fin il y ait une grosse goutte d’encre qui vienne s’écraser sur ce que j’avais mis un soin infini à faire. C’est assez frustrant. Pour cette raison, pour être un peu plus relax sur la phase encrage mais aussi parce que j’aime beaucoup le grain du crayon, j’ai choisi cette option. J’utilise pour mon encrage un critérium avec des mines 2B. Donc c’est gras. Un dessin gras qui permet d’avoir – on pourrait dire – l’équivalent des pleins et des déliés avec la plume. En tout cas, tout simplement d’avoir des épaisseurs différentes au niveau du trait et d’avoir un certain velouté du trait qui me plait beaucoup. Je fais très peu de numérique mais Photoshop me permet de pousser les contrastes pour que le trait soit plus sombre et que du coup cela s’accorde mieux avec les couleurs aussi. J’ai trouvé cela assez confortable même si cela demande aussi de la rigueur. Car avec le crayon, on salit aussi la page. En dédicace, cela donne un peu de vie au dessin, ce n’est pas forcément gênant. Mais dans une BD où il faut être très précis, cela demande pas mal de nettoyage et de temps, mine de rien… c’est le cas de le dire « mine de rien » (rires). Je ne regrette pas mon choix mais j’espère faire de prochains projets à la plume.

La Farce des Hommes-Foudre – Page 24 © Casterman

Comment en êtes-vous arrivés à cette histoire sachant que vous avez, Matthieu Alexandre et toi-même, vécu des expériences visuelles et humaines sur place en pays Kham à des moments différents ?

Au départ, Matthieu était revenu d’un reportage au Népal avec des envies de faire une grande saga avec plein de peuples. Cela commençait au Kham avec ces vieux guerriers qu’il avait rencontrés, de vieux guerriers Khampas exilés à Katmandou. Exilés volontaires, probablement. Il a commencé à écrire et a vu que c’est un exercice assez difficile d’inventer une histoire, il a donc fait appel à moi pour qu’on en fasse une BD à partir de certains éléments de base qu’il avait commencé à poser et qui ont été considérablement remaniés par la suite. Et comme j’avais vu ces documentaires, longtemps avant, sur ces mêmes nomades, je me suis dit qu’il y avait un signe. En les visionnant, je voulais déjà faire une BD sur eux. Lors de notre rencontre et lorsqu’il m’a parlé de ce projet, j’ai tout de suite dit que cela m’intéressait. À condition de pouvoir aussi intervenir sur le scénario. Ce sur quoi il était complètement d’accord. J’ai donc lu plein de documents, une vingtaine de bouquins, des études d’ethnologues américains ou autres. Plus j’en lisais et plus cela me donnait de nouvelles idées sur les confrontations dont on parlait précédemment. Sur les points de vue différents, sur les clichés qui étaient remis en cause, sur les antagonismes qu’il pouvait y avoir entre les personnages et sur leurs psychologies, etc. Du coup, au fil du temps, j’ai écrit un scénario qui correspondait à toutes ces idées. Donc, Matthieu a eu l’impulsion de départ. Il tenait aussi quelques personnages de base comme un jeune occidental, une jolie tibétaine, les guerriers Khampas, la CIA. Sur ces idées de base, j’ai construit un scénario qui tienne la route, qui ait une architecture, des rebondissements, etc.

La Farce des Hommes-Foudre – Page 26 © Casterman

C’est une BD assez engagée qui met en avant pas mal de points et que vous avez eu le mérite de faire. Le ton humoristique employé permet de faire passer les choses plus facilement sans toutefois les traiter par dessus la jambe. Il y est aussi question de l’intervention militaire des Chinois qui pourchassent les Khampas sur le sol du Népal.

Oui, c’est assez engagé. Pour ce qui est de cette intervention chinoise, j’ai un peu extrapolé par rapport à la réalité historique. Mais ce qui est sûr, c’est que le gouvernement du Népal, le Roi du Népal, a constamment oscillé dans ses positions. Car des fois il se soumettait à la Chine et essayait de faire plaisir à son puissant voisin en empêchant par exemple des Tibétains de venir. Mais est-il allé jusqu’à autoriser l’armée chinoise à venir sur son territoire ? Je ne suis pas sûr. Mais cela me permettait quand même de simplifier la lecture pour qu’on comprenne. Le fait que le Népal ait coopéré avec la Chine contre les Khampas de temps en temps, puis soit revenu en arrière et au contraire leur ouvrait ses portes, était un peu lourd à intégrer. D’où la simplification qui ne gêne pas l’histoire. Certes, des historiens puristes ne seraient pas très contents de cette invention. Ce n’est pas très grave dans la mesure où c’est un récit qui ne se veut pas historique. Cela reste une fiction. On peut se permettre des choses.

D’ailleurs, tu as aussi invité le fils d’Arthur Conan Doyle dans le livre pour rajouter un peu plus de fantaisie. Pourquoi lui ? Bien sûr, pour des concordances de temps, cela ne pouvait pas être l’auteur lui-même.

Oui, pour des concordances de temps déjà. Le fait qu’il y ait ce personnage aussi, c’était une idée de Matthieu au départ. Il voulait intégrer ce personnage. Alors je ne me rappelle plus trop ses motivations pour le faire mais ce que j’ai trouvé génial avec cette idée-là est de faire en sorte qu’il représente l’idéalisme occidental envers le Tibet. C’est-à-dire qu’en Occident on idéalise vraiment les Tibétains. On les considère presque comme des saints. Toutes les œuvres de fiction, l’extrême majorité, qu’on lit sur eux se passe avec des violons, des voix en arrière comme s’ils étaient des êtres éthérés, des anges. Le personnage d’Adrian Conan Doyle est un peu illuminé. De plus, Arthur Conan Doyle a plusieurs fils dont un qui a réellement essayé de reprendre les aventures de Sherlock Holmes. Donc d’une part cela permet de critiquer de façon rigolote l’idéalisation que les occidentaux ont des Tibétains, car lui est complètement là-dedans, il cherche le Shangri-La où il y a quelque chose de magique, et d’autre part cela montre aussi que cette BD est un hommage à Sherlock Holmes qui est un des plus grands symboles de la fiction romanesque. Alors qu’on est dans un récit basé sur des faits historiques comme l’évasion du Dalaï Lama. Pour revenir sur le premier point, j’étais très content car, lors d’une dédicace j’ai rencontré une Française qui s’occupe d’associations de réfugiés politiques tibétains. Elle m’a dit qu’elle était contente et m’a remercié d’avoir fait cette BD parce que cela désacralisait les Tibétains. Car au final cette idéalisation leur fait du tort. Lorsque des gens les rencontrent vraiment, il arrive qu’ils soient déçus par rapport à l’idée qu’ils s’en faisaient. En fait, ils sont comme tout le monde. La lectrice trouvait ça important de ne pas être dans la révérence en pensant qu’ils sont vraiment incroyables et que « les pauvres, ils sont massacrés par les méchants chinois ». Dans le dossier final, on parle aussi du servage qu’il peut y avoir dans les monastères. Il y a encore un système féodal en place.

La Farce des Hommes-Foudre – Case page 25 © Casterman

Et les guerriers Khampas sont à l’opposé du concept de non-violence prôné par les moines tibétains. Il y a les deux faces de la pièce dans tout peuple.

Exactement !

J’imagine que tu digères et récupères de l’énergie mise dans ce très bel ouvrage. Cependant, as-tu déjà un autre projet en tête ?

Il y a un peu de ça. Cela prend pas mal de temps, j’avoue. Il y a aussi la promo qui prend du temps, les festivals, les dédicaces. Mais c’est très sympa parce qu’on rencontre les lecteurs. Cependant, depuis quelques mois, j’ai commencé à bosser sur un prochain projet qui n’est pas encore signé. Donc je n’en dis pas trop. Mais simplement je peux dire que cela se passe à la Nouvelle Orléans dans les années 20. Et j’ai hâte de m’y remettre. J’espère surtout pouvoir le signer quelque part car ce n’est pas garanti pour l’instant.

Merci Loïc d’avoir répondu à mes questions et à bientôt.

Merci à toi.

Propos recueillis par Stéphane Girardot.

Interview réalisée le 6 décembre 2018

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Rédacteur / Secrétaire / Community Manager

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