Dans la bulle de… Libon

Par | le 9 novembre 2018 |

Cela fait maintenant dix ans que de drôles de gamins apparaissent de temps en temps dans les pages du magazine Spirou. Les Cavaliers de l’Apocadispe, c’est leur nom officiel, enchaînent les bêtises, et ont enfin le droit à leur album ! L’occasion de retrouver Libon après une séance de dédicaces à Quai des Bulles pour évoquer cette série avec lui. 

© Dupuis 2018

Bonjour Libon. D’où vous est venue cette idée de faire Les Cavaliers de l’Apocadispe ?

J’ai passé mon enfance à la campagne dans les années 70-80 et on était assez libres, en fait. Nos parents nous laissaient vadrouiller entre l’école et la maison. On avait pas mal de bon temps où on partait sur le porte-bagages et puis on allait se balader loin. C’était l’occasion d’être livrés à nous-mêmes et puis de faire des bêtises… Bon, pas au point des Cavaliers… Je raconte un peu ça, en fait : mon enfance, l’ambiance qu’il y avait, l’univers dans lequel j’ai grandi. C’est exagéré, bien sûr.

Justement, le fait d’évoquer trois camarades de classe, c’est plus facile pour évoquer l’enfance ?

Tout se passe en groupes de copains. On n’est pas vraiment seul et puis ils sont un petit peu mal assortis mais c’est un peu le souvenir que j’en ai, en fait…. On ne se posait pas la question de savoir si on avait des affinités ou pas, on était dans la même classe, c’était chouette. On était copains comme ça, en fait, on ne se posait pas la question. Donc on était peut-être un peu mal assortis mais ça se passait bien comme ça…

Si c’est un poil autobiographique, en tout cas si ça rappelle des souvenirs d’enfance chez vous, pourquoi le choix de les représenter en animaux ?

Ça m’a permis de distancier un petit peu les situations et de pouvoir faire des trucs qui sont vraiment très très gros, tout en gardant un côté cartoon. Si j’avais représenté des vrais enfants, au moment où ils se foutent le feu, ça devient vachement plus compliqué… Avec des animaux, ça rappelle un petit peu Bip Bip et le Coyote, on sait qu’ils ne se font pas mal et puis on peut y aller carrément !

© Dupuis 2018

C’est pour le côté cartoon, donc, et puis peut-être aussi pour se démarquer d’autres séries comme Titeuf ? En ouvrant, on se rend compte que ce n’est pas ça…

Ce n’était pas vraiment pour me démarquer, non. Ça me semblait naturel parce que je voulais y aller carrément, ne pas me retenir sur des histoires en me disant : « ah, c’est bizarre, des enfants qui font ça, ils se font mal, ils font des grosses conneries… »

© Dupuis 2018

C’est marrant parce qu’entre Jacques, le petit lézard géant et la série Animal lecteur, même si ce n’est parfois que dans le titre, il y a toujours un côté animal chez vous. Est-ce fait exprès ?

(rires) Non, c’est le hasard mais le principe était le même. Dans Jacques, le fait de faire que ce soit un petit lézard avec un gros nez, ça désamorçait pas mal de situations. Retranscrit en humain, c’est super triste… En humain, ç’aurait été Elephant Man… Le principe est exactement le même, un type qui fait peur à tout le monde alors qu’il n’a rien demandé à personne. Un petit lézard, c’est vachement plus rigolo.

© Dupuis 2018

Quand on lit les Cavaliers, on se demande si vous avez vous-même un traumatisme de l’école. Il y a quand même pas mal de situations insolites qui leur arrivent là-bas… Vous avez fait les 400 coups aussi ? 

Je n’étais pas un très très bon élève. Je n’étais pas un cancre, j’ai jamais mis le bazar en classe mais j’étais plutôt de ceux qui sont au fond et qui font des petits dessins dans leur cahier. Je n’avais pas de très bonnes notes mais je n’étais pas bien méchant. Dans les Cavaliers, je raconte vu de leur hauteur, en fait. C’est la vision du monde qu’ils ont, eux, donc les profs sont forcément des tortionnaires, méchants ou complètement cinglés… quand on grandit, on se rend compte que ce n’est pas forcément le cas. Maintenant j’en fréquente des profs, ils sont plutôt dévoués et ont vraiment envie que leurs élèves s’en sortent mais quand on a 10 ans, on a l’impression qu’ils sont là juste pour nous prendre la tête et nous pourrir la vie. Ce qui n’est pas le cas. Mais les histoires sont vues de leur hauteur.

Vous aimez également vous moquer des comportements d’adultes : les visites au musée où on passe deux heures sur un tableau pour parler de petits détails…

J’adore ça. Aller au Louvre, je trouve ça super, mais pareil, quand on fait une sortie de classe et qu’on est petit, c’est des vieux tableaux marron. Le prof fait ce qu’il faut pour les intéresser mais… dans mes souvenirs de gamin, un musée, c’était un peu chiant…

© Dupuis 2018

Il y a aussi ces planches magnifiques sur l’entreprise qui prend les Cavaliers pour des stagiaires…

(rires) J’ai passé quelques mois dans une SSII avant de faire de la BD.

Qu’est-ce que c’est ?

Je ne sais même plus exactement. C’est une société de services qui met des équipes dans d’autres sociétés pour faire des missions extrêmement compliquées. Et puis moi, j’étais là… pas vraiment dans mon truc. Ça ressemblait beaucoup à Dilbert. Je ne pense pas que j’étais le meilleur élément qu’ils avaient. Et puis, ce n’était pas la meilleure entreprise… (rires). J’avais envie de parler un peu de ça, des entreprises où ça se passe pas mal à base de réunions, de plannings, de tableaux Excel et où, ensuite, on refait une réunion…

C’est l’occasion de dénoncer l’absurdité de certaines pratiques.

D’en rire, en fait.

© Dupuis 2018

Pour créer une double lecture ?

Double lecture, pas forcément. Le truc important pour moi, c’est que des enfants puissent rire de la même chose que les adultes. J’évite de faire un double niveau de lecture dans le sens où il y aurait une partie des histoires qui serait accessible aux enfants, une autre partie réservée aux adultes… Pour moi, les histoires idéales, c’est quand les enfants rient… Les enfants peuvent parfaitement se rendre compte que les personnages sont en train de faire n’importe quoi et rigoler des conséquences, les adultes aussi. Mon but, et je suis ravi quand on me dit ça, c’est que les enfants et les adultes rient de la même chose, en fait, qu’il n’y ait pas des niveaux de lecture différents. Pour en revenir à l’entreprise, je pense qu’à 10 ans, on a une vision de l’entreprise qui est un petit peu idéalisée. Les grands sont à leur bureau, après ils font une réunion, ils parlent de chiffres, machin… Cette histoire d’entreprise, ça peut marcher avec un gamin de 10 ans parce qu’il s’y retrouve. Il n’est pas déstabilisé par le truc. Et un adulte qui a été en entreprise se dit « c’est ça », il se tape la réunion, il fait le tableau Excel…

Tout le monde s’y retrouve.

Oui, je pense qu’on peut rigoler de la même chose.

Au fait, pourquoi l’un des trois cavaliers n’a pas de nom ?

En vrai, il a un nom mais il arrivait un peu tard et effectivement il n’est pas nommé dans l’album. Tout bêtement parce que je n’avais pas besoin de l’appeler : les autres ne l’appellent jamais ! C’est un peu le moteur du truc. C’est plutôt lui qui appelle les autres plus que les autres ne l’appellent. Je lui ai donné un prénom quand le magazine Spirou faisait des cartes de personnages… pendant un certain temps, il y avait des cartes-personnages avec des questions, des petits jeux… Ils m’ont appelé en me disant « on a un problème, on veut faire les Cavaliers mais il y en a deux qui ont un prénom et le troisième, on ne trouve pas. » Effectivement, il n’avait pas de prénom. Donc, je lui en ai donné un arbitrairement à ce moment-là, mais je m’en sers une fois toutes les dix histoires…

Et comment s’appelle-t-il, alors ?

Il s’appelle Ludo.

Il fallait trouver quelque chose…

Quand on arrive dans un groupe de copains, on ne se dit pas « tiens, PIERRE, viens voir ! », on dit « hé, venez voir, j’ai trouvé un vélo pourri dans un fossé ! » Naturellement, je me sers de leur prénom quand ils ont un prénom. Lui, personne ne l’appelle. Il n’a pas eu de prénom pendant longtemps.

© Dupuis 2018

Ça fait dix ans que leurs aventures sont publiées dans Spirou. Pourquoi un album seulement maintenant ?

Ça a été long à mettre en place dans Spirou, déjà. C’était à peu près une fois par mois, une fois tous les deux mois… Ce n’était pas une série régulière. C’était de l’animation dans le journal pendant assez longtemps. J’ai « imposé » ça quand on m’a demandé un mini-récit de Jacques, ces petites histoires insérées dans le journal à monter soi-même. Je devais faire le mini-récit de Jacques et je n’y arrivais pas. Les histoires ne collaient pas, je n’arrivais pas à faire tenir l’univers dans un tout petit format comme ça. Et je leur ai parlé des Cavaliers : « j’ai une autre idée, un truc que j’aimerais essayer de faire, c’est des gamins qui font des bêtises » et ils m’ont dit « vas-y, fonce ». Donc je leur ai fait ça, ça leur a plu, je m’étais bien marré à faire ça puis on a continué là-dessus. Après, quand on commence à parler d’album, ça sort du journal donc c’est surtout le rédacteur en chef qui est décisionnaire. Et là, on passe dans un autre univers où il y a le marketing, d’autres secteurs qui viennent mettre leur nez… Il y a forcément plus de questions : quel format, etc. Les aller-retours prennent assez longtemps parce que ça passe par plein de gens. Tout prend un petit peu plus de temps que dans le magazine.

Le résultat est sympa : la couverture est soignée…

Le résultat est hyper bien. Je suis hyper content de l’album. C’est Frédéric Niffle, qui a quitté la rédaction de Spirou et qui est éditeur chez Dupuis maintenant, qui est très attaché aux beaux livres. Il est graphiste à la base… donc il a fait un superbe album. J’étais ravi de le recevoir. C’est du beau papier, c’est bien imprimé, la couverture est très belle…

C’est marketing, le sticker du lecteur (Michel) qui a adoré l’album ?…

Oui. Ils sont allés chercher des messages qu’ils recevaient dans le courrier des lecteurs de Spirou

On a toujours l’impression que ce sont des faux… Un côté absurde…

Hé non, là, ils en avaient plein de vrais !

© Dupuis 2018

Même si c’était épisodique, vous avez déjà de la matière pour un autre album ?

Il y a plein d’autres épisodes et je continue. Il y a largement de quoi faire un 2, voire un 3.

C’est devenu un objectif ou l’objectif c’est toujours de s’amuser dans Spirou ?

L’objectif principal, c’était de me marrer moi et de faire marrer les lecteurs. Dans Spirou, c’est super car il y a énormément de lecteurs. Déjà, dans le magazine, j’ai pas mal de retours, c’est chouette ! Et en album, ça permet de toucher des gens qui ne sont pas forcément abonnés, des gens qui ont envie de relire un vieil épisode mais pas forcément envie d’aller farfouiller dans les piles qu’on a tous.

© Dupuis 2018

Vous êtes un des auteurs bien installés dans Spirou. Là, vous avez participé au numéro spécial Droits de l’Homme…

Oui, ça, ça fait partie des exercices un peu compliqués. Le brief, c’était de choisir un article et de faire une bande dessinée qui allait avec. Il fallait se dépêcher de trouver un article pas déjà pris qui était cool (rires) et trouver un point de vue qui puisse coller avec nos personnages. Les Droits de l’Homme et les gamins qui font des conneries, ce n’est pas forcément…

Le vôtre était plutôt bien trouvé !

L’article que j’ai pris collait bien avec mon univers, ça allait. C’était intéressant à faire.

Quant au faux clash avec Fluide glacial alors que vous y bossez aussi, vous avez participé ?

Oui, oui, dans Fluide. Les Cavaliers arrivent dans Fluidedans la série Hector Kanon que j’y faisais. Une demi-page… En le faisant, j’avais envie d’en faire trois de plus… Ç’aurait été marrant. Ils arrivent après une fête chez Hector Kanon. C’est le bordel, ils se demandent ce qui se passe, ils ne savent pas où ils sont tombés… C’était super rigolo à faire.

Certains l’ont pris au premier degré, ce clash… On a pu le voir sur les réseaux sociaux (rires). Vous avez encore quelques séries en cours chez Fluide ou moins ?

J’aimerais bien mais je manque de temps. Je l’ai fait pendant une période. Je travaille chez Bayard aussi, avec une série régulière, donc j’ai 9 pages de Tralaland par mois à faire, plus Spirou… Donc, quatre ou cinq pages chez Fluide en plus, c’est compliqué… Pendant une période, je faisais les trois, ça ne me posait pas de problème, c’était plutôt relaxant de passer d’un univers à l’autre – ado, enfant, adulte.

© Dupuis 2018

C’était à peu près la même manière de travailler ? Ce n’était pas trop déstabilisant ?

Non, non, non. C’est juste le thème qui change. Mais c’était franchement prenant. Donc, pour préserver ma santé…

Animal lecteur, c’est vraiment fini fini ?

Oui, on va passer à autre chose. On cherche des idées qui nous excitent, Sergio Salma et moi, et qui soient assez riches…

C’est vous qui avez voulu passer à autre chose ?

Oui. Disons que Dupuis ne nous a pas couru après non plus. Animal lecteur, ce n’était pas une grosse série vendeuse…

Mais dans Spirou, ça avait la première page…

Oui, ça se passait très bien dans Spirou. Ce n’était pas une catastrophe dans les ventes non plus, même si ça ne se vendait pas hyper bien… On a fait nos 7 tomes, on pensait n’en faire qu’un, donc on est contents.

Jacques n’est pas censé revenir non plus ?

J’aime bien le personnage mais il faut le temps. Et il faudrait que je trouve un axe différent, pas forcément faire la suite des trois tomes que j’ai faits. Je peux le dessiner de façon réaliste, un livre pas drôle… (rires)

On suivra ça (rires). Merci beaucoup et bonne continuation !

Propos recueillis par Nicolas Raduget.

Interview réalisée le 13 octobre 2018.

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