Dans la bulle de… Jérôme Hamon et Suheb Zako

Nouvelle petite merveille dénichée par la collection Métamorphose, Dreams Factory n’a pu qu’impressionner les lecteurs attirés par sa magnifique couverture et un jeune dessinateur extrêmement prometteur. Dans la longue tournée de promotion de l’album, Jérôme Hamon et Suheb Zako, deux auteurs enthousiastes et talentueux, ont fait escale au festival Quai des Bulles pour présenter leur création.

Suheb Zako et Jérôme Hamon 2018 © La Ribambulle

Bonjour ! Dreams Factory se démarque par sa couverture pour commencer. L’as-tu spécialement travaillée ?

Suheb Zako : Oui, on a essayé de proposer quelque chose de pas trop habituel, et les gens ont l’air de bien aimer. Pourtant, ça ne correspond pas du tout à ce que je faisais en animation. J’ai travaillé sur beaucoup de projets très différents, le plus connu étant Moi, moche et méchant 3. Après, je voulais justement profiter de venir dans la BD pour m’amuser, pour proposer quelque chose de différent. Prendre mon temps aussi. Il se trouve que cette collection proposait le cadre parfait avec cette ligne directrice un peu gothique victorienne qui collait parfaitement. C’est pour ça que Barbara Canepa, l’éditrice, m’a contacté presque en même temps que Jérôme.

Vous aviez déjà l’envie de faire de la BD ?

SZ : Ah oui, alors moi j’en ai toujours lu, manga, BD, comics, un peu de tout… Comme je venais de l’animation et que je venais d’être diplômé à ce moment-là, j’ai préféré prendre mon temps pour dessiner. Faire de la BD a toujours été dans ma tête quelque part. C’est la liberté par rapport à l’animation, il n’y a pas toute une équipe de 200 à 300 personnes. On fait ce qu’on veut avec nos tripes, nos envies, nos valeurs. Après, pour ce premier album, je savais que ça allait être long. Et compliqué. C’est une narration qui est différente, beaucoup de travail chez soi à la maison, en atelier pour certains. Ce genre de choses. Moi j’ai fait ça chez moi. Au début, j’avais un peu de mal à me trouver parce que je venais du dessin animé, avec des projets en équipe, des retours assez vite sur ce qu’on fait.

© 2018 Editions Soleil

Ce premier tome est d’une grande fluidité mais il est aussi très dense. Est-ce que ça vient aussi du travail du scénariste ?

Jérôme Hamon : Au niveau de la fluidité, c’est vraiment Suheb qui a géré ça parfaitement, tous ces liens entre les scènes, les champs/contrechamps, le découpage…. D’habitude je propose un découpage au dessinateur avec qui je travaille. Là on avait commencé comme ça, je proposais à Suheb un découpage. Mais quand j’ai vu ce qu’il faisait, je me suis dit « épargnons-nous cet effort, je le laisse faire le découpage, de toute manière il est mieux que ce que j’ai proposé ! »

SZ : Il était différent.

JH : Non non ! Quand on a une telle vision graphique des choses, c’est vraiment hyper dynamique.

SZ : Dans le dessin animé, j’ai fait essentiellement du storyboard, je n’ai pas vraiment fait de l’animation à proprement parler. Et je pense que c’est ma force. C’est ce qui fait que le storyboard a été fait finalement assez vite. Je crois que c’était fait en moins d’un mois. Pour le dessin, par contre, ce n’est plus du tout la même façon de penser. Le travail change du tout au tout. On passe d’une étape où on doit essayer de trouver rapidement les envies, les cadrages, essayer de contrôler cette force, cette dynamique, et la poser sur le papier alors que le dessin c’est prendre son temps, décorer, ajouter, remanier. J’ai vraiment un peu tâtonné à chercher des ambiances. Au début, je ne savais pas trop ce que je voulais. Je sais que notre éditrice voulait quelque chose qui se marie bien avec le reste de la collection, quelque chose de très travaillé. Et finalement ça aussi c’était nouveau pour moi. J’ai aussi énormément appris à ce niveau-là.

Comment est née cette collaboration entre vous deux ?

JH : C’est moi qui ai contacté Suheb. Je trouvais que son dessin avait vraiment un truc. C’est marrant parce qu’on a vraiment des points communs, qui viennent de l’animation, comme les studios Ghibli, et moi je trouvais son dessin hyper beau, hyper inspirant. Et du coup je lui ai proposé. Au début, ce qui m’intéressait c’était l’animation. Du coup, il n’était pas forcément motivé. Et puis finalement on a discuté, on a trouvé une histoire qu’on avait envie de raconter ensemble, un univers. C’est vrai, c’est lui qui a choisi le monde. L’univers, ce monde victorien, c’est lui qui l’a choisi. J’aime vraiment bien trouver un point commun avec les personnes avec qui j’ai envie de travailler pour ne pas imposer quelque chose. Et puis c’est chacun qui fait du sur mesure à l’autre. Moi je propose des choses à Suheb, qui après le retaille, et réciproquement.

SZ : Oui, c’est vraiment notre bébé.

JH : Et on n’a pas parlé de la collaboration avec Léna Sayaphoum. Mais c’est vraiment un bébé qu’on a fait à trois. C’est vraiment top !

SZ : Le résultat est très convaincant, en tout cas pour moi. J’ai mis du temps à réaliser que le livre était chouette. Et je dis rarement ça de mon boulot.

JH : Je suis complètement d’accord avec toi.

© 2018 Editions Soleil

Pour justement parler des couleurs, c’était un petit peu difficile à faire pour un premier album ?

SZ : Au départ, Léna a trouvé ces tons bleus assez facilement et très vite on est tous tombés sous le charme. C’est ce qui a fait qu’on est resté dans une espèce de camaïeu avec des bleus très différents, des bleus un peu plus chauds, un peu plus froids.

JH : Même au niveau du fait que les lumières, les couleurs soient grillées, avec des contre-jours, ça marche super bien.

SZ : On a su trouver un juste milieu entre son univers à elle qui est très marqué, car elle est d’abord dessinatrice, et le mien.

JH : Et du coup c’est vrai que c’est marrant parce que, quand je regarde cet album, je me dis qu’il y a un peu de nous trois là dedans, et que c’est assez bien réparti. Il n’y en a pas un qui tire la couverture à lui pour faire ce qu’il a envie de faire et le travail des autres en pâtirait. Chacun respecte les autres et en même temps apporte sa patte.

Face à un tout jeune dessinateur, vous auriez pu avoir envie de plus le diriger ?

JH : Même si j’en avais eu envie, de toute façon avec Suheb c’était inutile. Quand quelqu’un vient du storyboard, il y a une telle compétence qu’on ne peut que s’incliner, et dire OK.

SZ : Même à mon niveau, il y a eu énormément d’échanges. Plus que ce que les gens pensent. Et ça donne un beau mariage entre trois auteurs. On verra sur le tome 2, on ne sera plus que deux. Je pense qu’il sera très différent, car j’hérite du gros travail de Léna. Je n’ai pas fait les couleurs sur le premier tome pour plusieurs raisons. Je voyais avec l’éditeur qu’on avait beaucoup de discussions par rapport au dessin. Et plus on avançait – parce que le projet a beaucoup évolué, au début je partais sur quelque chose de beaucoup plus léger, plus axé action – plus on a ajouté des détails, du dessin et on s’est rendu compte qu’il y avait énormément de boulot à faire. Niveau couleurs, je n’étais pas au point au départ, ce que je faisais plaisait mais je n’étais pas hyper convaincu, mon éditrice aussi avait quelques doutes. C’est là que Léna est entrée en jeu. Dès le début, dès les premières pages, elle a donné le ton, c’était assez incroyable.

JH : En plus, par rapport à ton cursus, ta compétence première ce n’est pas la couleur, c’est la narration et la mise en scène des cadrages et ça c’est vraiment un autre métier. Il y a des gens, dans la bande dessinée notamment, pour qui le storyboard c’est le plus laborieux. Faire enchaîner les cases, c’est un vrai travail et c’est difficile. Pour Suheb, on sent que c’est naturel. On sent que c’est intuitif, en fait. Par contre, les couleurs, on sentait que c’était plus laborieux. Ce n’était pas vraiment ta compétence à l’époque et du coup je trouvais que c’était vraiment bien, en tout cas moi, que tu te concentres sur tes points forts. C’est comme si moi j’essayais de dessiner un truc, j’y mettrais tellement d’énergie pour un résultat si faible…

SZ : En voyant Léna travailler et avec les conseils qu’elle m’a donnés, j’ai énormément appris. C’est incroyable !

JH : Et puis en plus, c’est vrai que toi, non seulement tu avais le dessin à faire, mais ça tu sais faire, et au niveau de la narration tu sais faire aussi, mais la BD c’était nouveau et ajouter cet aspect bande dessinée, le fait de livrer régulièrement des planches, d’avoir une narration, quelque chose qui se tienne, et les dessins et les couleurs, ça fait beaucoup d’un coup. Surtout que Suheb a gardé au début une partie de son travail dans l’animation. Du coup, le fait de pouvoir se concentrer maintenant sur le dessin, c’est chouette. Pour le tome 2, c’est chouette que tu puisses te concentrer sur ça et sur le dessin.

SZ : Et puis pour le tome 1, même si j’ai pu ne me concentrer que sur le dessin, je me cherchais quand même. Autant dans le monde de l’animation, je savais ce qu’on attendait de moi, autant dans la BD je me cherchais complètement. Il faut aussi le dire, c’est une collection assez à part. Vis-à-vis de l’éditeur, il fallait qu’on joue le jeu et c’est normal. Du coup, pour le tome 2 je me sens plus prêt. J’ai trouvé un petit chemin graphique.

© 2018 Editions Soleil

Combien de temps a été nécessaire pour l’album ?

SZ : Deux ans.

JH : C’est titanesque.

SZ : Je pense que le tome 2 me paraîtra plus léger.

JH : C’est vrai, le temps que tu as mis à faire les dernières planches est beaucoup plus rapide.

Comment sont nés les personnages ?

SZ : Facilement sur le plan visuel. On cite souvent Miyazaki pour les expressions très douces qui vont venir contraster avec une histoire très sombre, très dure. C’est ce qu’on voulait retrouver un peu dans notre histoire. Car on traite finalement de choses assez dures.

© 2018 Editions Soleil

C’était l’envie commune aussi de faire quelque chose d’assez fort et sombre dans l’ambiance ?

JH : En fait, je ne vois pas le côté sombre dedans. Je vois une réalité – le travail des enfants – et après une façon de le traiter avec douceur même si c’est une histoire dure. Qu’on le trouve si sombre, je pense que c’est une lecture personnelle. Dans la narration, j’ai essayé de ne pas faire de jugement. Et du coup de laisser les gens mettre leur regard dedans. Moi j’y vois plein d’espoir. Mais ce serait une preuve que le travail a réussi, en tout cas je suis très content que chacun puisse avoir sa propre interprétation.

SZ : Mais il est vrai que j’ai eu beaucoup de retours concernant la dureté de l’univers. Et je ne comprends pas toujours parce qu’effectivement on part sur un univers qui est dur mais il n’y a pas que ça, il y a des relations humaines très fortes. C’est ce contraste qui nous intéressait.

JH : Oui. Exactement. On va le voir vraiment au tome 2, mais chaque personnage a son rôle à jouer. Ils sont tous un peu ambigus et en même temps je pense qu’ils vont tous être attachants.

SZ : On est loin d’un récit très manichéen même si d’apparence des personnages sont durs. Vous savez, il y a des gens qui d’apparence peuvent être très durs et sévères mais qui sont gentils. Enfin, c’est très compliqué de ne pas trop en dire par rapport à la suite. (rires)

Dans la même collection, il y a Nils aussi, avec encore un univers très coloré et très fort graphiquement.

JH : Moi c’est vraiment ce qui m’a attiré vers le travail de Suheb comme vers celui d’Antoine Carrion, ce sont des gens qui s’investissent dans leur travail, qui ont une vision vraiment différente des autres et qui s’impliquent vraiment dedans.

Merci beaucoup à tous les deux !

Propos recueillis par Arnaud Gueury.

Interview réalisée le 13 octobre 2018.

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