Dans la bulle de… Daniel Casanave

C’est avec plaisir que nous avons rencontré pour la seconde fois Daniel Casanave lors de cette nouvelle édition de Quai des Bulles, la première entrevue s’étant déroulée au cours des Rencontres du 9ème Art d’Aix-en-Provence en 2014. L’auteur s’est donc de nouveau prêté, avec la gentillesse qui lui est coutumière, au jeu des questions/réponses concernant sa nouvelle série parue aux éditions du Lombard, Hubert Reeves nous explique. Silence les mouettes, on enregistre un poète «  graphique » !

© Le Lombard

Bonjour Daniel. Après ta première collaboration avec Hubert Reeves, L’Univers, pour l’excellente collection La Petite Bédéthèque des Savoirs, que s’est-il passé entre vous pour lancer ce nouveau projet ?

Bonjour. Alors, qu’est-ce qui a déclenché tout cela ? C’est toujours le même personnage qui est au centre du projet, mon cher camarade David Vandermeulen. Lorsqu’est sorti L’Univers, nous étions au Salon du livre à Paris et nous parlions comme cela avec Hubert Reeves, David et Nathalie (NDLR : Nathalie Van Campenhoudt qui a pris depuis de nouvelles fonctions chez Casterman Bruxelles). En fait, ils ont très vite demandé à Hubert s’il voulait remettre le couvert, en gros. On pensait pour La Bédéthèque au départ. Et puis David, comme toujours, a eu une idée. Il s’est dit : « On va le sortir de la collection et on va créer une collection autour d’Hubert. » Et il m’a demandé : « Daniel, tu veux le faire ? Tu continues l’aventure ? » Comme je ne peux rien refuser à David, j’ai forcément dit oui !

En plus, il s‘est réellement passé quelque chose entre Hubert et toi. Il s’est installé une réelle connivence, une complicité ?

Oui, oui. Je crois que j’ai eu la chance de rencontrer Hubert et, peut-être, qu’il a eu un peu de chance de me rencontrer aussi puisqu’avec David… David est toujours un élément important car c’est lui qui nous a fait nous rencontrer, c’est lui qui a permis à Hubert de comprendre que la bande dessinée pouvait être intéressante pour vulgariser son travail et ses idées. Il n’y croyait pas vraiment, Hubert. Il n’avait pas vraiment lu de bandes dessinées. Il voyait quelque chose d’un peu « gnangnan » et ne voyait pas toutes les possibilités qu’offrait ce médium. Et, à force de persuasion et de petits dessins, on a réussi à l’embarquer avec nous. Et maintenant il est passionné de BD.

2017 © La Ribambulle

Nous sommes curieux de savoir comment vous travaillez ensemble étant donné, d’une part, qu’Hubert Reeves doit être énormément sollicité et, d’autre part, qu’il faut arriver à traduire un langage spécifique en dessins ?

Oui, il est très occupé. En fait, pour cet album, il avait un texte d’avance. Il faut savoir qu’il s’occupe d’une association, Humanité et Biodiversité, et il s’était dit qu’il avait envie, non pas de parler de sciences dures, mais d’évoquer vraiment la biodiversité. Faire des livres qui montrent combien il essaye de s’investir pour décrier les « saloperies » qui arrivent sur notre planète. Il avait donc un texte qu’il avait écrit en collaboration avec sa camarade Nelly Boutinot qu’il nous a fait lire, à David et moi. J’ai très rapidement commencé à faire un petit découpage, retiré des trucs qui n’allaient pas très bien. Précisons que c’était une écriture qui n’était pas faite pour la bande dessinée. C’était un texte plus destiné à une conférence. D’où les modifications. Après, ils ont essayé de scénariser cela à leur manière et il a fallu, avec David, que l’on reprenne des petits éléments et que je rajoute des petits trucs pour que cela soit agréable à lire. Ce n’était donc pas un vrai scénario de BD mais ce n’est pas grave. Ensuite, il faut mettre de la tambouille, secouer tout ça et ça donne ça !

© Le Lombard

Effectivement, ça donne ça ! Et c’est bien fait et instructif !

Ha, c’est gentil ça ! Après, c’est vrai qu’il y a un peu de boulot ! Ce n’est pas un vrai travail d’équipe mais c’est aussi pour cela que la bande dessinée est un travail passionnant. Moi, je suis tout seul dans mon coin, David réfléchit de son côté. Après on réfléchit ensemble. Puis il y a Claire Champion qui fait les couleurs, qui sont très, très importantes dans l’album. Ce qui fait qu’au bout d’un moment, on essaye de trouver une petite musique en somme.

Quelle réaction Hubert Reeves a-t-il eu lorsqu’il s’est vu représenté dans l’album la première fois ?

On s’est vu la semaine dernière et, pour l’occasion, il avait mis son pull de super-héros de bande dessinée. Il avait exactement le même. Et moi, j’étais vraiment ravi parce que cela n’arrive pas tous les jours de devenir un personnage de BD et d’avoir une sorte de double. Je crois qu’il est… je ne sais pas si il est très fier car on ne dit pas ces choses-là, mais je crois que ça l’a touché en fait.

Étais-tu au fait de la biodiversité ou bien, as-tu découvert – totalement ou plus en profondeur – le sujet ? D’ailleurs, cela traduit aussi le changement de focus du scientifique.

Disons que j’ai, depuis ma jeunesse, un combat personnel qui est plutôt un combat écolo. J’étais pendant longtemps un grand lecteur de La Hulotte – le journal le plus lu dans les terriers, qui était pour moi le grand journal, la grande référence autour de la biodiversité réalisé par un créateur qui est Pierre Déom. C’est un journal qui est une petite digression, dessiné, écrit par une seule et même personne, et que l’on ne peut avoir que par abonnement. Cela parle de la biodiversité autour des petits villages des Ardennes. C’est notre biodiversité à nous, dans le bois à côté de chez toi, dans la rue… La biodiversité, elle est toute proche de nous. Pas besoin d’aller en Amazonie ou en Patagonie. Après, j’aime la campagne. Mais tu sais que j’aime par-dessus tout la Littérature, et on ne peut pas s’intéresser à tout donc…

Hubert Reeves nous explique #1 – page 3 ©Le Lombard

Au final, les propos sont parfaitement portés par ton dessin tellement poétique que votre association est une évidence et qu’il ne peut pas en être autrement. Comment en es-tu arrivé à ce résultat-là ?

Rhoo ! Je ne sais pas si c’est de la poésie mais David m’avait dit dès le départ qu’on s’adressait à un public plus jeune. Il a donc fallu adapter le dessin pour qu’il soit un peu plus abordable pour un jeune public. Même si je n’aime pas ce mot-là. Cela ne veut pas dire grand-chose… Disons, pour obtenir quelque chose de plus doux, plus léger. Oui, plus doux ! C’est surtout ça. Et après tu remarqueras, ou tu as déjà remarqué, que le personnage d’Hubert est un personnage bienveillant. Lui aussi très doux. Je pense que c’est cet ensemble qui fait qu’on a ce sentiment. J’aime beaucoup dessiner des paysages aussi et cela m’allait très bien.

En effet, tu t’es attaché à diversifier le plus possible les décors.

Il tenait à ce que cela se passe dans les Cévennes. Alors, allons-y quoi ! Soyons plus cévenole que le cévenole ! (Rires) Mais il n’y a pas cet environnement partout parce qu’il y a aussi les États-Unis, le viaduc de Millau, etc. On voyage beaucoup dans l’album quand même.

Tout à l’heure tu parlais de Claire Champion. Il est vrai que sa mise en couleurs – ce n’est pas la première fois que vous collaborez ensemble…

Et pas la dernière !

… contribue largement au beau rendu final. Son travail a une grande importance à tes yeux.

Oui. De toute manière, je ne vais dire que du bien du travail de Claire. Je trouve que c’est une fille qui a un talent fou. Je trouve… Je ne sais pas comment elle fait mais elle voit mieux mes dessins que moi-même. Elle arrive à en faire des choses assez étonnantes. Et je lui donne très peu d’indication. Je ne sais pas, elle comprend tout et toute seule.

Hubert Reeves nous explique #1 – case page 40 © Le Lombard

Elle travaille en totale liberté selon sa sensibilité chromatique.

Oui, tout à fait. De temps en temps, elle me demande à quel moment de la journée se déroule l’action. C’est très important. Et puis après, je la laisse faire parce que cela me ravit. Le travail d’un(e) coloriste, pour moi, ne doit pas se baser sur trop d’indications et j’en donne donc très peu. Comme cela, elle fait un vrai travail de création. Enfin, à mon sens !

Par rapport à La Petite Bédéthèque des Savoirs, le grand format de ce nouvel album est plus appréciable ou il n’y a pas de différence ?

Dans La Bédéthèque, il y avait des images que je trouvais un tout petit peu trop petites. Surtout que j’utilise toujours le même procédé. Vous remarquerez qu’il y a encore quelques représentations de tableaux dans le livre : du Millet (NDLR : L’Angélus page 40), du Seurat (NDLR : Une baignade à Asnières page 42). Il ne faut pas que cela se sente ou se voit. Je glisse cela tranquillement. Pour cela, il faut un petit peu plus d’espace quand même. Je me rappelle que j’ai tenté un Vermeer (NDLR : Vue de Delft page 49 et en dessous il y a La Nuit étoilée de Van Gogh) dans L’Univers et il était un petit peu coincé ! (Rires)

Hubert Reeves nous explique #1 – case page 42 © Le Lombard

Le grand format est donc plus pratique.

Oui. Pratique, tout simplement d’un point de vue technique. Avec un petit format, c’est surtout dans l’écriture qu’il faut faire attention. Il faut que ce soit lisible et qu’elle ne soit ni trop petite, ni trop grande. C’est vraiment pénible pour cela, le petit format. Il faut trouver le bon caractère.

Pour ce qui est des animaux, tu travailles d’après photos ?

Oui, en grande partie ! Pour les vers de terre, non ! (Rires)

Il y a des choses plus difficiles à dessiner que d’autres ?

Non, je crois que tout est dessinable. Dessiner, c’est trahir et mentir. (Rires) Donc, on peut tout dessiner. Ce n’est pas très compliqué. C’est juste de la pratique.

Hubert Reeves nous explique #1 – cases page 29 © Le Lombard

Les prochains tomes d’Hubert Reeves nous explique parleront de la forêt pour l’un et des océans pour l’autre ?

Oui. La forêt et les océans. Pour le second, le titre n’est pas encore définitif. Et Hubert voudrait aussi en faire un quatrième autour de notre système solaire. Il voudrait revenir aux sources. Peut-être de façon poétique comme nous l’avons fait dans L’Univers.

Tu as d’autres projets en cours. D’ailleurs, tu as réalisé Nerval avec David Vandermeulen que l’on attendait dans la collection Romantica du Lombard. Et c’est finalement sorti chez Casterman en septembre.

Oui, cela ne s’est pas fait. On a changé d’éditeur. Bon, je ne rentrerai pas dans ces considérations qui sont de la cuisine interne. Et ce n’est pas très intéressant. Par contre, entre-temps j’ai aussi fait un petit bouquin que j’aime beaucoup, Tu sais ce qu’on raconte… (chez Warum) avec Gilles Rochier. Autrement, pour les projets en cours, il y a un peu de Littérature toujours, une biographie d’Alfred Jarry (Merdre – Jarry, le père d’Ubu) qui sort chez Casterman en janvier 2018. Je travaille également sur une histoire mondiale du vin avec un garçon qui s’appelle Benoist Simmat, un journaliste spécialiste dans l’œnologie. C’est à paraître, je pense, pour l’été 2018 aux éditions Les Arènes. Et je suis en train de terminer un livre qui me tient à cœur et qui sortira aussi chez Casterman. Ce sera quelque chose de plus personnel, que je fais avec ma compagne, autour d’un artiste d’Art brut. Un petit paysan qui s’appelait Petit Pierre et qui a créé un manège fabuleux durant toute sa vie avec des trucs de récup’. C’est pour moi une des grandes œuvres d’Art du XXème siècle que personne ne connait car il n’était absolument pas dans le giron mondain de l’Art contemporain. Et c’est son histoire de petit paysan inculte que l’on raconte. Comment il a réussi ce truc inouï fait de mécanique et de poésie.

La poésie, on y revient à chaque fois avec toi et cela te convient parfaitement. Et la biodiversité, la Littérature, le vin…

Oui, la gamme est large ! (Rires)

Merci Daniel pour ce moment qui a été un réel plaisir !

Merci les gars !

Propos recueillis par Stéphane Girardot et Nicolas Raduget.

Interview réalisée le 27 octobre 2017

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Rédacteur / Secrétaire / Community Manager

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