Dans la bulle de… Aude Mermilliod

Malgré une petite fatigue, Aude Mermilliod nous a honorés de sa présence afin d’échanger sur son tout premier album, Les Reflets changeants, paru aux éditions Le Lombard dans le cadre du Prix Raymond-Leblanc de la jeune création 2015. Une délicieuse rencontre avec une femme de caractère pour la suite de cette deuxième journée au cœur de la cité malouine.

© Le Lombard/Aude Mermilliod

Bonjour Aude ou plutôt devrais-je dire « la fille voyage »…

Bonjour. Oui, mais elle ne voyage plus beaucoup, la fille, malheureusement !

Peux-tu te présenter en quelques mots car tu es une jeune auteure ?

Oui. Alors, je m’appelle Aude Mermilliod. J’ai trente ans. Je vis la moitié de l‘année au Québec et l’autre moitié en France. Et je viens de sortir mon premier album aux éditions du Lombard, Les Reflets changeants, que j’ai pu réaliser dans le cadre du prix Raymond-Leblanc. Avant cela effectivement, j’ai été bloggeuse/voyageuse pendant deux ans sur un blog qui s’appelle La Fille voyage. J’ai écrit des guides de voyage pour filles en solo qui étaient illustrés. Et avant ça, j’ai été serveuse, j’ai raté mes études et j’ai fait des petits boulots… Voilà !

Entre la remise du Prix Raymond-Leblanc de la jeune création 2015 et la sortie en septembre 2017 de tes Reflets changeants, ton projet a-t-il subi des changements majeurs ou bien est-il resté tel que tu l’avais pensé dès le début ?

Honnêtement, il y a eu très peu de changements. En fait, le prix Raymond-Leblanc, c’est trois planches et un projet de couverture. C’est quand même très succinct donc j’avais fait avec mes moyens du bord à ce moment-là. Et ensuite, le fait de dessiner tous les jours non-stop fait que le style évolue, notamment sur la couleur où j’avais beaucoup plus de mal. En trois planches, on n’a pas vraiment le temps d’explorer toutes les possibilités qui s’offrent à nous. C’était beaucoup plus long. Alors j’ai beaucoup allégé ensuite. J’ai vraiment travaillé à ce niveau parce que cela ne me semblait pas abouti. Mais, sur le scénario, il n’y a quasiment rien qui a changé de ce que j’avais présenté. Des petits détails, mais quasi rien ! Le scénario était assez définitif.

2017 © La Ribambulle

Pourquoi avoir choisi les décors de la Méditerranée, Nice et les trains ?

La Méditerranée, Nice et les trains, les trois se rejoignent. Comme la genèse de l’album est la vie et la fin de vie de mon grand-père, ce sont des éléments pour lesquels je ne me suis même pas posé la question. Parce qu’en décidant de parler de lui, il y avait des choses qui étaient juste évidentes. Et je ne me suis même pas demandée ce que cela donnerait ailleurs qu’en Méditerranée. Pour moi, c’était absolument certain que cela devait se dérouler là-bas. Le choix de Nice et pas Cannes. Je connaissais plus Cannes que Nice – j’ai plus passé mon enfance à Cannes qu’à Nice – mais disons que Cannes c’est plus laid. Pour dessiner, la vieille ville n’est pas la même et Nice a, quand même, un cachet qui – pour moi – a plus de charme. À Nice en plus, j’y ai passé plus de temps en tant que jeune adulte. Cannes, c’est vraiment l’enfance. À Nice, la famille de mon ex-conjoint – qui était niçoise – avait un appartement où on allait tous les étés ensemble. Donc je l’avais plus dans l’œil. Pour les trains, c’est inhérent à l’histoire de mon grand-père. Il était certain que les trains auraient une place. En revanche, on va dire que le point de départ était de me dire : « Je vais choisir un élément de sa fin de vie que je vais montrer par des biais différents, par des personnages différents. » Un événement central vu par plusieurs fenêtres et vu par des âges différents. Je voulais vraiment que ce soit transgénérationnel.

Illustration pour la collection de timbres 2018 de La Ribambulle © Le Lombard/Mermilliod/La Ribambulle

L’histoire d’Émile est inspirée de celle de ton grand-père, une personne qui t’a marquée. Peut-on aussi dire qu’il y a un peu de toi en Elsa ?

Oui, il y a un peu de moi mais – ce qui est marrant – au départ un peu plus qu’à l’arrivée. On va dire ça parce que les deux choses qu’elle vit et que j’ai été pioché dans des souvenirs, c’est la fin de son couple où elle ne s’en dépêtre pas, c’est quelque chose que j’ai effectivement vécu, et son intérêt ou plutôt, le mélange des classes sociales. Il est vrai qu’ado, je n’avais que des amis qui venaient plutôt de cités alors que moi, j’étais d’un milieu vraiment bourgeois. Mais après son caractère ne me ressemble pas tellement. C’est marrant parce que – je le découvre, c’est le premier album que je fais et même Jean est inspiré d’un de mes ex – entre le point de départ, la personne de départ dont c’est inspiré et ensuite comment le personnage évolue, on a vraiment l’impression qu’il décide, fait sa vie et devient un peu quelqu’un d’autre quand même. Dans l’écriture, il y avait des moments où je me disais : « Il ne dirait pas ça ? ». Où je me rendais compte que, vraiment, on commençait à avoir de la distance entre l’idée de base et comment le personnage se développait un peu tout seul comme un grand.

S’il est évident qu’il y a une belle sensibilité féminine, peut-on dire qu’il y a une belle sensibilité masculine également dans l’histoire ?

Aïe aïe aïe ! Alors là, c’est un peu la question… Je ne sais pas ce que cela veut dire « la belle sensibilité féminine » ! À mon avis, cela n’a pas de sens. Moi, je suis une fille. Donc, tout ce que fais, je le fais avec une sensibilité féminine. À ce compte-là, je suis persuadée que si Rabaté était une femme, on dirait qu’il y a une belle sensibilité féminine dans ses livres ! Si Polina était dessiné par une fille, on dirait la même chose. Parfois, quand on me pose la question, j’ai l’impression que ce qui est sous-entendu, parce qu’il y a de l’empathie et de la douceur, c’est attribué à un truc féminin. A mon avis, cela n’a pas de sens parce que les mecs ont de l’empathie et de la douceur aussi. Moi, je bois mon thé comme une fille, je dessine comme une fille parce que je suis une fille. À ce compte-là, on peut dire aussi que Claire Bretécher a une sensibilité masculine. Il y a une sensibilité mais elle n’est pas « genrée ».

C’est bien à cela que nous voulions en venir !

Ha, ok d’accord ! Donc, j’ai bien répondu ? (Rires)

Tout à fait !

En même temps, je voyais ton œil qui brillait en fait ! (Rires)

Couverture présentée lors du Prix Raymond Leblanc 2015 © Mermilliod

Graphiquement, comment as-tu procédé pour ce premier album ? Quelles difficultés as-tu rencontrées, si tel est le cas ?

J’étais face à plein d’impuissances parce qu’il n’y avait que des trucs que je n’avais jamais dessinés. Je ne faisais pas de BD quotidiennement avant. Je dessinais de temps en temps mais ce n’était pas au centre de ma vie. J’étais serveuse à temps plein et je dessinais quand j’avais le temps. Donc là, d’un seul coup, avoir une vie entière centrée autour du dessin – c’est super car on voit qu’on progresse très vite – j’étais devant des choses que je n’avais jamais dessinées, c’était inédit. Donc pour moi, il était impossible de ne pas le faire sur ordinateur car cela me rassurait d’avoir l’appui du « ctrl+z » et des calques, et pour de la documentation tout bêtement. Je n’ai pas honte de le dire, pour tout ce qui est décor, je me suis beaucoup aidée de photos. Et puis, il y avait un temps imparti pour le faire quand même et l’album était long. Sur ce premier album-là, c’était un peu le projet où tu testes tous les trucs possibles et imaginables et où surtout je ne voulais pas – à aucun moment – me dire : « Ça tu ne sais pas le dessiner alors on va essayer de faire une pirouette et faire en sorte de ne pas avoir à le dessiner ». S’il y avait une foule, une gare, un train, je m’y suis collée. Le numérique m’a vraiment aidé mais aussi à vaincre un peu la trouille du dessin raté qui est plus effrayante sur une feuille quand même. Par contre, mon deuxième album, je le fais sur papier. Maintenant après 200 planches sur le numérique, je me sens capable de le faire ainsi. Et, en plus du dessin, il y a tout le côté technique du langage BD. Comment tu places tes bulles, le rythme, etc. Ce sont des choses que j’ai apprises sur ce premier album. Il fallait faire ses classes. Ce qui était bien, c’est que 200 pages couleurs pour commencer, ça le fait. Les classes ne sont pas finies mais sont bien entamées. Et puis, sur la couleur, cela a été le gros dragon à vaincre. J’ai eu du mal au début. C’est pour la « popotte » interne. Souvent, les gens ne parlent pas tellement de comment ils arrivent à un résultat comme ça. Les couleurs, je n’y arrivais pas parce que je me suis rendu compte que si tu ne sais pas dessiner un truc, à force de documentation, de faire et de refaire, à la fin tu y arrives. Peut-être pas aussi bien que ce que tu aurais voulu mais… La couleur, c’est une sensibilité. Ce n’est pas vraiment avec de la doc qu’on y arrive. Ça aide mais ce n’est pas tout. Par exemple, s’il y avait des ambiances de nuit, de matin, je n’arrivais pas à un rendu fidèle. Donc ce que j’ai réussi à faire finalement, c’est à chaque fois de faire les couleurs comme si c’était midi en pleine lumière, et ensuite à partir de cette base-là, de mettre des jus colorés pour rendre les ambiances. C’était vraiment de la « popotte » pour réussir à trouver ce système. Et une fois que je l’ai trouvé, c’était réglé. Un peu galère quand même !

Les reflets changeants – Page 6 © Le Lombard/Aude Mermilliod

Tu voulais vraiment réaliser le projet seule ?

Oui, bien sûr ! Dans la faisabilité, tout bêtement, quand on a un contrat de premier auteur – qui n’était pas radin car avec Le Lombard c’était un chouette contrat – engager un coloriste coûte des sous. Cela m’aurait peut-être pris un tiers de ce que j’avais eu. Ce qui est quand même beaucoup !

D’où est venue cette idée de narration avec les passages de relais entre les personnages sans qu’ils se parlent vraiment comme des ricochets ?

Oui oui, ça marche aussi ! À partir du moment où j’ai décidé qu’il y aurait cet événement central vu de plusieurs fenêtres, il fallait que je me débrouille pour qu’il y ait un lien qui se tisse entre ces trois personnages qui ne sont pas du tout amenés à se rencontrer. Et là, le chien était un bon outil pour cela. Finalement, c’est toujours autour du chien que cela s’articule. Sur la plage, Elsa voit le chien et en parle à Émile. À la gare, Jean voit le chien également et discute avec Émile. Et c’est par le chien à la fin qu’ils se rendent compte qu’ils se sont tous croisés à un moment ou à un autre. Un très bon outil narratif mais je ne l’ai pas choisi pour ça. En fait je l’ai choisi parce que, dans la vie de mon grand-père, il y avait un chien qui était très important pour lui dans la mesure où il était sourd. C’était un lien vraiment important pour lui. Chemin faisant, je me suis dit que c’était facile de nouer la conversation grâce à un animal de compagnie. Quand je sors avec mon chat dans sa caisse, j’ai l’impression d’être super intéressante !

Les Reflets changeants – Cases page 97 © Le Lombard/Mermilliod

Un lien avec L’Écorce des choses qui traite aussi de la surdité. Sujet qui t’intéresse ?

Je ne l’ai pas encore lu. Mon grand-père est décédé quand j’avais trois ans. Cela n’a pas été un deuil énorme. Ce qui est plus perturbant à cet âge, c’est de voir que ta mère est triste. Par contre, dans toutes les familles, quand quelqu’un part, une personne un peu centrale, il y a une espèce de légende qui se crée autour d’elle. En plus, comme je passais pas mal de temps seule avec ma grand-mère – j’étais la plus jeune – je lui posais énormément de questions sur mon grand-père. J’étais curieuse. Donc elle me racontait des histoires, un peu toujours les mêmes, un peu brodées qui devenaient moyennement vraies. On enjolive beaucoup avec le temps. Mais il est vrai que sur la surdité de mon grand-père, c’était un récit quand j’entendais tout le temps. Et la scène où le petit garçon met ses mains sur les oreilles pour faire comprendre : « Je sais que tu es sourd », ne s’est pas exactement passée comme cela. C’est mon grand frère qui un jour a demandé à mon père : « Pourquoi papy ne nous entend pas ? ». Mon père avait effectivement mis ses mains sur les oreilles de mon frère pour lui dire : « Tu vois papy, il est comme ça ! » C’est un truc qui a été nourri dans la famille et c’est un thème que je trouve touchant. En plus, lui n’a pas pris le parti d’être malheureux toute sa vie. Il y a des gens qui apprennent le langage des signes et qui s’en relèvent. Lui, il s’est emmuré et l’a vécu comme un honte. C’est une personne qui a décidé de le vivre comme ça. Mais  on peut faire un livre super lumineux sur la surdité. D’ailleurs, il y a une très chouette BD qui a mis cela en images : Annie Sullivan & Helen Keller. Helen Keller est sourde, muette et aveugle dans les années 1900-1920, à peu près. Et une nana va arriver à entrer en communication avec elle. En BD, c’est très bien rendu. Car, comme tu es dans la tête de la petite fille, tu ne vois que des textures en fait. Je le conseille

Festival de Solliès Ville 2017 © La Ribambulle

Tu travailles déjà sur ton prochain album et nous en avons un peu parlé à Solliès. Le sujet en est l’I.V.G.

Oui.

Peux-tu nous en toucher quelques mots ?

Bien sûr ! Je n’ai pas tellement avancé depuis qu’on s’est vu à Solliès. Enfin, un peu, puisque j’arrive à bosser entre deux dates. C’est une base autobiographique. Il y a six ans, j’ai eu une I.V.G. et, à ce moment, je n’avais pas pensé en faire un livre. Il y a un an, un an et demi, j’ai écrit ce scénario qui est vraiment sorti extrêmement naturellement et facilement. Dans Les Reflets changeants, il y a quelque chose à construire car c’est une fiction, même si cela se base sur ton grand-père. Dans ce nouvel album, quand tu écris ta vie, tu écris juste ce qui s’est passé. Ce n’est pas très compliqué. Enfin, j’ai trouvé que c’était assez simple. J’ai vu que cela avait intéressé assez rapidement. C’est une histoire dans le cadre d’une I.V.G., un sujet de société qui touche pas mal de gens et qui est encore assez compliqué. Et il est vrai que sur ce projet-là, il y a un petit lien avec Les Reflets changeants par rapport à la Guerre d’Algérie dont je parle dans l’album. Les retours que l’on m’a fait par rapport à ça, c’était : « Ha c’est super, ce n’est pas jugeant ! » Il y a une volonté de mettre de la nuance dans le personnage d’Émile. À savoir que tu peux avoir un père ou un grand-père facho et l’aimer parce que dans ta vie personnelle, c’est quelqu’un de bien. Pour l’I.V.G., il y a un peu une recherche de nuance dans ce style. On peut décider de pratiquer un avortement parce que, pour toi, ce n’est pas le moment d’avoir un enfant et ne pas avoir de regret par rapport à ce choix, ni d’hésitation. Et néanmoins, trouver que c’est un deuil qui est dur à vivre. Il y a un vrai renoncement qui est un travail de deuil. Comme quand on quitte un amoureux qu’on aime encore mais parce que cela ne marche pas. Tu le fais mais cela te rend super malheureux. Sur l’I.V.G., j’ai l’impression qu’on ne parle pas beaucoup de ça. Il y a une sorte de double injonction qui dit : « Il ne faut pas que tu sois trop triste parce que tu l’as choisi ! » donc en gros « ne viens pas trop nous emmerder avec ton malheur quand même » et « Si tu n’es pas triste du tout, c’est que tu es complètement inconsciente et que tu n’as absolument rien compris à ce que tu faisais ! » Il y a vraiment une espèce d’équilibre de malheur acceptable qui est très fine. C’est cela que je veux mettre en avant plus que le fait d’avorter qui était compliqué, car il n’y a aucun endroit où je peux exprimer cette sensation. J’ai l’impression d’être inopportune et de faire un peu « chier » le monde. C’est cela que je raconte. Il y a la prise de décision mais surtout l’après.

Nous suivrons avec plaisir et intérêt ta prochaine publication. Merci Aude d’avoir partagé ce moment avec nous.

Merci à vous.

Propos recueillis par Stéphane Girardot et Nicolas Raduget.

Interview réalisée le 28 octobre 2017

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Rédacteur / Secrétaire / Community Manager

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