Dans la bulle de… Arnaud Poitevin

Arnaud Poitevin était présent au dernier festival international d’Angoulême, nous avons saisi l’occasion pour aller lui poser quelques questions sur Les Spectaculaires qu’il réalise aux côtés de Régis Hautière. Rencontre.

2018 © La Ribambulle

Le tome 2 des Spectaculaires est paru à la rentrée 2017. Il s’agit de ta seconde collaboration avec Régis Hautière après Le Marin, l’actrice et la croisière jaune. Comment est née cette nouvelle série ? Était-ce un souhait de ta part de dessiner une série un peu fantaisiste ?

Déjà elle est née de l’abandon de celle d’avant. Du coup, Régis m’avait demandé si je voulais bien continuer avec lui sur un autre projet. J’ai été agréablement étonné qu’il me demande encore, je pensais que j’étais chiant. Il m’a demandé si j’avais une idée, une envie particulière de dessin. Régis aime bien partir de l’envie de son dessinateur, d’où la richesse de ses univers qui sont très différents d’une série à l’autre, il ne raconte jamais la même histoire. Il travaille avec des dessinateurs et des styles très variés. Du coup c’est parti de ça, il m’a demandé si j’avais une vague idée, je lui ai répondu que j’aimerais bien faire des super-héros français dans le Paris de 1900. Et puis, suite à ça, nous avons commencé à travailler et il m’a demandé de faire des petits dessins, ça l’inspire de voir des visuels et je voulais changer de style graphique aussi. J’avais bossé sur un truc avec Zidrou il y a hyper longtemps qui n’a jamais abouti, je regrette d’ailleurs vu le succès qu’il rencontre. C’est grâce à Zidrou que j’ai trouvé ce style car, tout ce que je lui proposais, il trouvait ça nul et moche, et il me poussait à continuer à chercher. Au bout d’un moment, j’ai sorti ce style qui lui a plu. Même si le projet n’a pas abouti, j’ai gardé cela dans mes cartons parce que je m’étais rendu compte qu’il y avait un truc qu’il fallait éventuellement retravailler.

© Poitevin

Sur tous les personnages de la troupe qui compose les Spectaculaires, Régis Hautière n’a retenu qu’une seule de tes propositions.

En fait, j’avais fait tout ce qui me passait par la tête, des costumes vraiment trop idiots pour le coup. Régis n’a gardé qu’Evariste l’homme volant. Après il m’a renvoyé des descriptions des personnages que lui avait en tête. On est parti surtout de caricatures de personnages de cirque tels que l’homme fort. Ce n’était pas dans le concept à la base, ce qui explique que je n’avais pas cherché ça. Nous sommes partis de la création des personnages autour de tous les clichés du cabaret, du cirque, puis après ça Régis a structuré une histoire.

Quelle est votre méthode de travail commune ?

Régis ne livre jamais de scénario complet car il bosse sur plusieurs séries à la fois, du coup il écrit un séquentiel. Donc on sait où l’on va et après il me livre les pages séquence par séquence. Là par exemple, il va m’envoyer sept pages à dessiner. Après l’envoi de chaque séquence, je réalise un storyboard sur lequel on rebondit pour améliorer éventuellement l’idée de départ. Comme on est dans une série d’humour, je peux avoir une idée de dessin qui peut amener une connerie et Régis peut surenchérir dessus en rechangeant le dialogue. C’est une étape ping-pong dans notre collaboration, c’est ça qui est fabuleux. Ce que j’apprécie également, c’est que Régis écrit vraiment en pensant à moi, il n’écrirait pas de la même manière pour un autre dessinateur. Si on prend ses scénarios un par un, on n’a pas l’impression que c’est la même personne qui les écrit. C’est une collaboration que je trouve géniale.

© Poitevin

Cette série t’offre bon nombre de possibilités graphiques que ce soit avec les costumes ou avec les décors. Est-ce quelque chose d’essentiel pour toi ?

Comme je l’avais pensé au départ, Paris devrait presque être un personnage complémentaire. Bon ce n’est pas forcément le cas comme on s’en rend compte dans le tome 2 puisqu’on a fait voyager les personnages principaux. Je voulais surtout mettre en avant l’Art nouveau, ça n’a duré qu’une dizaine d’années, c’était un truc très chargé mais très beau. Je voulais absolument que l’on ressente cette ambiance dans l’album et, à titre personnel, cela m’obligeait à travailler mes décors puisque je suis assez feignant dans ce domaine. Je me suis fixé une contrainte pour hausser la qualité des planches. Même si c’est une série d’humour, c’est toujours intéressant d’aller chercher de la doc. Cette époque m’attire plus que le contemporain même si cela m’est arrivé de travailler sur ce type de série comme avec Miss Harley.

Est-ce que tu te permets certaines libertés graphiques vis-à-vis de l’époque ?

Je suis obligé de simplifier, sinon les planches seraient illisibles tellement il y aurait de détails. En ce qui concerne les libertés, nous allons nous en offrir une sur le tome 3 parce que nous avions prévu une séquence qui se passait dans Paris et nous nous sommes rendus compte que, par rapport à ce que voulait raconter Régis, ça ne fonctionnait pas à la mise en scène. Du coup, ça me bloquait pour démarrer l’album, Régis a fini par me dire « écoute je crois qu’il faut qu’on invente un lieu » et là c’était magique. Nous avions juste besoin d’une prison avec les sous-sols inondés. Après tout, on peut inventer un lieu car nous n’avons pas la prétention de réaliser une BD historique même si nous aimons bien mettre des éléments historiques.

De par l’époque pendant laquelle évoluent tes personnages, on peut dire qu’ils sont des précurseurs du genre. Les super-héros, c’est quelque chose que tu affectionnes ?

© Poitevin

C’est marrant, j’aime bien mais sans plus, je ne peux pas dire que j’ai des tonnes de BD de super-héros chez moi. J’aime beaucoup Daredevil, ça j’en ai quelques-uns. J’aime bien Captain America mais je me suis lassé des films. Tout au début, je les regardais tous et maintenant je ne vais plus en voir aucun. Je crois que c’est Avengers 2 qui m’a carrément bloqué, j’avais l’impression de voir le même film où ils avaient remplacé des extraterrestres par des robots et où les bastons n’en finissaient pas. Il faudrait que je vois quand même le dernier Wolverine. Sinon, en super-héros, j’aimais bien quand j’étais gosse Spider-Man mais surtout Iron Man, c’était mon préféré. Celui que je détestais dans Strange c’était Daredevil, je le trouvais nul et,une fois adulte, passé sous la main d’un bon scénariste comme Brian Michael Bendis, je trouve cela plus intéressant. Du coup j’ai regardé les séries télé et j’ai bien aimé. Avec Les Spectaculaires, je trouvais ça marrant de faire des super-héros français et qu’ils soient nuls, c’est le contre-pied du héros américain. Nous c’est plutôt une bande d’anti-super-héros en fait, c’est un peu ça le concept.

Quelles sont tes références justement ?

Mes références, je ne les pioche pas vraiment dans les super-héros, je suis dans le cliché. Je dirais que ma référence principale c’est le burlesque, ce n’est par contre pas du steampunk comme beaucoup pourraient le croire parce que avant de faire le tome 1 je ne savais même pas que ça existait. J’ai découvert que notre BD pouvait être apparentée à du steampunk, ce que je trouve bizarre vu qu’il n’y a pas de vapeur (Rires). J’aime beaucoup Jules Verne, il m’a sûrement influencé. J’ai lu plein de livres de lui et en plus ceux que je préfère ne sont pas forcément les plus connus. J’avais commencé une collection dans les kiosques à journaux. Il s’agissait de beaux livres, au début c’était juste un prétexte pour avoir les gravures et finalement je les ai lus. Enfin j’en ai acheté une quarantaine et je me suis arrêté à la moitié de la collection.

Sur la plupart des séries que tu as dessiné, l’humour a une place de choix dans le récit. Hasard ou choix assumé ?

Je ne sais pas faire autrement, les récits sérieux ce n’est pas pour moi (Rires). Je fais de la BD pour le divertissement. Je n’ai pas du tout l’ambition de révolutionner la bande dessinée avec des œuvres extraordinaires. Je veux juste divertir les gamins, si je vois un gamin qui prend ma BD et qui se marre, c’est un moment magique.

© Poitevin

D’ailleurs fais-tu relire tes planches à ton fils ?

Je lui fais lire les planches muettes et, quand j’ai un doute, je lui demande de me raconter ce qui se passe sur la planche. S’il me raconte l’histoire telle que Régis l’a pensée alors c’est bon. Du coup quand je me plante, vu que je travaille en tradi, c’est un peu compliqué mais bon, je recommence la planche ou les planches. Pour le tome 2,  j’ai dû recommencer les premières planches deux ou trois fois, je n’étais pas satisfait, ça ne marchait pas. J’ai toujours du mal sur les premières planches, en plus maintenant tu n’as pas intérêt à te planter car tu te les trimbales toute ta vie sur internet. Une fois passé ce cap, tu es dans un rythme relâché, je ne sais pas pourquoi mais après ça va.

Quel est le personnage des Spectaculaires qui te ressemble le plus ?

Je pense qu’ils ont tous une part de moi, déjà parce que je suis un peu comme eux, loser maladroit qui fait tout tomber et qui casse tout. J’admire un peu certains des personnages, j’aurais bien aimé être un peu comme Evariste. Ne pas avoir peur de l’échec avec les nanas, le mec y va et se prend des râteaux mais il s’en fout et il y retourne. J’aurais bien aimé être comme lui parce que moi j’ai tellement peur de l’échec que j’y allais pas, c’est facile de ne pas prendre de râteaux dans ce cas-là. Je suis aussi un peu gourmand comme Eustache, j’aime bien manger et boire, j’imagine qu’ils ont tous aussi une part de Régis. Tous nos personnages ont une petite part de nous et je pense que c’est commun à toutes les bandes dessinées. C’est comme ça que tu donnes un peu de crédibilité à tes personnages.

Que nous réserve la suite de la série ?

L’ambiance sera un sujet d’actualité puisque le tome 3 rebondira sur les inondations de Paris. Du coup, dès que je rentre d’Angoulême, je me précipite pour aller prendre des photos afin d’avoir de la doc, heureusement les ponts de Paris n’ont pas tellement changé. Toute l’histoire va se passer pendant les inondations avec un super-vilain qui en profitera pour accomplir des forfaits. Le tome 3 sera très humide.

Pour conclure, vos personnages sont des personnes ordinaires avec des pouvoirs extraordinaires, ils vous ressemblent un peu à tous les deux ?

Même si on essaie de faire rêver les gens, à la base on fait ça un peu égoïstement. Tant mieux si les gens rient aux mêmes choses que nous mais c’est vrai que, quand je fais mes dessins, je me dis que je les fais pour moi et puis pour Régis. S’il est content alors je continue, c’est comme dans une cour d’école avec tes copains, si une blague marche, tu vas la refaire et en rajouter une couche. Eh bien moi je fais de la BD comme ça. C’est très basique et très instinctif la BD pour moi.

Merci à toi d’avoir répondu à nos questions.

Propos recueillis par Nicolas Vadeau.

Interview réalisée le 27 janvier 2018.

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